Nous reproduisons textuellement des articles publiés à partir de 1990 dans différents journaux algériens, sous la plume de Aïssa Khelladi, en guise de témoignage journalistique sur une époque chargée de tous les espoirs et de tous les dangers. Ces articles de presse n’ont aucune autre prétention, sinon de restituer un regard à vif, parmi tant d’autres, sur un moment qualifié de tournant historique de notre pays. Plus que sur ce moment important pour tous, l’intérêt éventuel d’une telle démarche résiderait dans la manière avec laquelle un journaliste témoigne de son travail et, finalement, de lui-même. Un point de vue en somme, avec tout ce qui va avec.

 

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Islamistes et dialogue
Y a-t-il encore un pilote ?
La potion Belaïd
User sans abuser
                   Par Aïssa Khelladi

 

 02/09/10

 

Islamistes et dialogue

Y a-t-il encore un pilote ?

 Le terrorisme est l'expression d'un désarroi au sommet. Le pouvoir est en quelque sorte vacant, et cette vacance nourrit toutes les ambitions souterraines. C'est donc à proximité

des sphères dirigeantes qu'il faudrait débusquer les manipulateurs directs ou indirects, du terrorisme. S'il est par ailleurs indéniable que ce dernier se nourrit de frustrations politiques et économiques, il n'en reste pas moins vrai que toutes sortes de jonctions ont été établies entre des petits tueurs à gages intégristes et de gros colporteurs de coups d'Etat à blanc.

Faut-il ou non attribuer une signification politique au terrorisme en Algérie ? Et si oui, laquelle ? Ce sont là des questions qui peuvent paraître embarrassantes pour un gouvernement décidé à réduire le phénomène terroriste à du banditisme, produit par la conjonction d’une situation économique qui s’aggrave d’une mafia, globalement chadliste et tentaculaire. Les récentes déclarations aussi bien du Premier ministre que de son ministre de l’Intérieur montrent bien l’extrême aveuglement dans lequel nos gouvernants sont tombés. Incapables de lutter contre un fléau qui ne cesse d’empirer, ils ont opté pour la solution qui consiste à le nier tout simplement. Et pendant que M. Hardi pérore aux journalistes d’El Pais que le grand banditisme ne touche «qu’Alger et ses provinces limitrophes», on assassine Djilali Liabès. Pendant que M. Abdesselam appelle les militants du FIS dissous à venir le rejoindre, on tire à bout portant sur Senhadri. Jusqu’ici, s’il fallait faire un bilan, la gestion sécuritaire de l’actuel gouvernement a été un échec total. Le terrorisme s’est développé, atteignant une ampleur telle que n’importe quel autre gouvernement, dans un pays qui se respecte, aurait démissionné. Mais voilà, chez nous, l’implication de l’ANP, dans un rôle de police assistant le ministère de l’Intérieur, fournit à ce dernier l’alibi idéal pour ne pas rendre de comptes. Tout se passe comme si le gouvernement fait ce qu’il veut, là où il réussit c’est sa réussite, et là où il échoue c’est l’échec de l’armée. En rappelant cette assistance militaire à El Pais, c’est exactement cela que disait M. Hardi.

Après l’assassinat de Boudiaf, il y eut un débat au sein du pouvoir sur la riposte politique qu’il fallait donner au terrorisme. Une tendance voulait élargir ce débat à différents acteurs de la société algérienne, le général-major Nezzar avait même reçu quelque chefs de parti pour des consultations (en juin 1992), tandis que l’autre tendance, plus préoccupée à garder le pouvoir pour elle en marginalisant toute espèce de concurrence, profitant d’une large et réelle aspiration au changement qui s’était dessiné autour des idées de Boudiaf, avait manœuvré pour contenir le débat dans les limites du sérail et de l’intrigue. On sait depuis ce qu’il est advenu du projet de Boudiaf. Et on entend aujourd’hui, ceux qui, malgré eux, s’étaient rendus les complices de ces manœuvres, le déplorer : «Boudiaf a été trahi…» Quelle surprise ! Comme dans un mauvais scénario, les acteurs qui criaient le plus au loup, c’étaient eux les loups. Après nous avoir entraînés dans des polémiques stériles entre les pour et les contre «dialogue national», «réconciliation», «rupture», on s’aperçoit d’une chose : à présent que le pouvoir veut dialoguer, personne ne viendra s’asseoir à sa table. Personne, hormis ceux qui ne désespèrent pas d’avoir un strapontin ou, comme c’est le cas du FLN et de Hamas, une petite reconnaissance…

Alors, que signifie donc le terrorisme ? Nous l’avons dit et répété, il est l’expression d’un désarroi au sommet. Le pouvoir est en quelque sorte vacant, et cette vacance nourrit toutes les ambitions souterraines. C’est donc à proximité des sphères dirigeantes qu’il faudrait débusquer les manipulateurs directs ou indirects du terrorisme. S’il est indéniable que ce dernier se nourrit de frustrations politiques et économiques, il n’en reste pas moins vrai que toutes sortes de passerelles, de jonctions ont été établies entre des petits tueurs à gages intégristes et de gros colporteurs de coups d’Etat à blanc.

Alternative

Il n’existe d’autre alternative à la lutte contre ce phénomène que celle-là : recentrer un pouvoir dispersé en plusieurs pôles entre les mains d’une seule personne, militaire ou civile ; ou bien programmer le retour à des élections libres avec tous les risques que cela comporte. Autrement dit, définir tout de suite les modalités d’accès au pouvoir ou l’interdire définitivement, le garder pour soi, et assumer cette interdiction.

Malheureusement, l’attitude de nos dirigeants jusqu’ici n’a été ni celle-ci, ni celle-là ; on a laissé la porte entrebâillée, ni ouverte franchement, ni fermée carrément. Face à une situation qui exige des positions claires, on s’est contenté de petites mesures et on a confié à des politiciens le soin de faire de la politique. A Abdesselam et Hardi, le soin de relever des défis qu’ils ne comprennent pas et qui les dépassent.

Quant au référendum projeté et aux amendements constitutionnels en cours, ils traduisent on ne peut mieux cette absence d’audace et d’imagination qui est la cause principale de la dérive. Loin d’aplanir les multiples contradictions qui affectent les rapports entre le sommet et la base, ces mesures ne feront que les révéler davantage, les aggraver, car ils susciteront de nouvelles convoitises, des ambitions inédites dans les couches intermédiaires de la société et plus précisément chez ceux qui prétendent à la représentativité, destinées à compliquer une situation qui l’est déjà suffisamment comme cela.

Mehdi Rafik

(Aïssa Khelladi)

L’Evénement N° 114.

Semaine du 21 au 27 mars 1993

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La potion Belaïd

User sans abuser

Victime d’une campagne acharnée, Belaïd Abdesselam gardera encore sa place. Et si demain, il est remplacé par Rédha Malek, par exemple, cela changerait quoi ?

Belaïd Abdesselam concentre sur lui une campagne tous azimuts, rarement orchestrée contre un Chef de gouvernement avec cette ampleur médiatique. Le phénomène peut étonner, se prêter à plusieurs niveaux d’interprétation. Mais à quoi bon ? Sauf pour ceux qui la mènent, et aussi pour ceux qui font semblant d’y croire, cette soudaine offensive est pathétique. On ne lui voit aucun impact.

D’abord, parce que la réalité du pouvoir n’est pas entre les mains du Chef du gouvernement et que ceux qui le pourfendent aujourd’hui n’assument pas, jusqu’au bout, leur logique : celle précisément qui devrait dénoncer ce qui se trame dans les sphères où Belaïd Abdesselam joue le rôle, excusez-nous du mot, de fusible. En ce sens, les dérapages verbaux de ce dernier ne constituent guère les prémices d’un revirement politique, mais les indices hélas corroborés qu’il a déjà eu lieu.

Ensuite, cette campagne, plus passionnelle que politique, vient trop tard. Rien ne peut apparemment gêner un homme qui a déjà obtenu ce qu’il voulait (son maintien) par la volonté du HCE et non par celle des forces qui lui rappellent aujourd’hui leur soutien d’hier. C’est fort de ce chèque en blanc, délivré lors du discours d’Ali Kafi (le 14 janvier) que Belaïd Abdesselam, personnage intransigeant, outrepasse les limites logiques de sa propre intransigeance. Il met au défi l’UGTA, insulte les démocrates, ignore les partis politiques, fait des appels du pied aux militants du FIS ou du FLN, emprisonne les journalistes et interdit les journaux, invite les imams égyptiens à venir nous islamiser et ainsi de suite.

Nous sommes en présence d’un Chef du gouvernement qui ne doit rien à personne, qui use et en abuse et qui entend bien s’aménager à terme un espace politique à lui tout seul, indépendamment de toute la classe politicienne. En faisant fi de la classe moyenne et des élites qui la représentent, il compte se déployer sur un créneau historiquement porteur, celui du populisme. D’autant plus porteur qu’aucun chef ne l’occupe aujourd’hui.

Mais il est plus juste de nuancer ces attitudes au sein de l’opposition. Autant le FLN et le FFS, par leurs silences ou leurs déclarations, posent clairement la problématique du pouvoir, évacuant celle du Chef du gouvernement, autant les antres font le contraire : ils posent la question de Belaïd Abdesselam et évacuent le reste. Résultat : l’opposition est divisée sur l’essentiel, la nature même de la cible qu’elle vise. Pourtant, les uns et les autres n’ont rien à espérer car le pouvoir, conscient des désunions stratégiques et tactiques de l’opposition, situe les dangers qui le menacent ailleurs. Là où nécessairement les islamistes auront un jour leur place.

Dans ce cas, Belaïd Abdesselam gardera sa place. Et si demain, il est remplacé par Rédha Malek, par exemple, cela changerait quoi ?

Aïssa Khelladi

L’événement N° 113, Semaine du 14 au 20 mars 1993

 

 

 

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