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Islamistes et dialogue
Y a-t-il encore
un pilote ?
Le terrorisme est
l'expression d'un désarroi au sommet. Le pouvoir est en quelque
sorte vacant, et cette vacance nourrit toutes les ambitions
souterraines. C'est donc à proximité
des sphères
dirigeantes qu'il faudrait débusquer les manipulateurs directs ou
indirects, du terrorisme. S'il est par ailleurs indéniable que ce
dernier se nourrit de frustrations politiques et économiques, il
n'en reste pas moins vrai que toutes sortes de jonctions ont été
établies entre des petits tueurs à gages intégristes et de gros
colporteurs de coups d'Etat à blanc.
Faut-il ou non
attribuer une signification politique au terrorisme en Algérie ? Et
si oui, laquelle ? Ce sont là des questions qui peuvent paraître
embarrassantes pour un gouvernement décidé à réduire le phénomène
terroriste à du banditisme, produit par la conjonction d’une
situation économique qui s’aggrave d’une mafia, globalement
chadliste et tentaculaire. Les récentes déclarations aussi bien du
Premier ministre que de son ministre de l’Intérieur montrent bien
l’extrême aveuglement dans lequel nos gouvernants sont tombés.
Incapables de lutter contre un fléau qui ne cesse d’empirer, ils ont
opté pour la solution qui consiste à le nier tout simplement. Et
pendant que M. Hardi pérore aux journalistes d’El Pais que le grand
banditisme ne touche «qu’Alger et ses provinces limitrophes», on
assassine Djilali Liabès. Pendant que M. Abdesselam appelle les
militants du FIS dissous à venir le rejoindre, on tire à bout
portant sur Senhadri. Jusqu’ici, s’il fallait faire un bilan, la
gestion sécuritaire de l’actuel gouvernement a été un échec total.
Le terrorisme s’est développé, atteignant une ampleur telle que
n’importe quel autre gouvernement, dans un pays qui se respecte,
aurait démissionné. Mais voilà, chez nous, l’implication de l’ANP,
dans un rôle de police assistant le ministère de l’Intérieur,
fournit à ce dernier l’alibi idéal pour ne pas rendre de comptes.
Tout se passe comme si le gouvernement fait ce qu’il veut, là où il
réussit c’est sa réussite, et là où il échoue c’est l’échec de
l’armée. En rappelant cette assistance militaire à El Pais, c’est
exactement cela que disait M. Hardi.
Après l’assassinat
de Boudiaf, il y eut un débat au sein du pouvoir sur la riposte
politique qu’il fallait donner au terrorisme. Une tendance voulait
élargir ce débat à différents acteurs de la société algérienne, le
général-major Nezzar avait même reçu quelque chefs de parti pour des
consultations (en juin 1992), tandis que l’autre tendance, plus
préoccupée à garder le pouvoir pour elle en marginalisant toute
espèce de concurrence, profitant d’une large et réelle aspiration au
changement qui s’était dessiné autour des idées de Boudiaf, avait
manœuvré pour contenir le débat dans les limites du sérail et de
l’intrigue. On sait depuis ce qu’il est advenu du projet de Boudiaf.
Et on entend aujourd’hui, ceux qui, malgré eux, s’étaient rendus les
complices de ces manœuvres, le déplorer : «Boudiaf a été trahi…»
Quelle surprise ! Comme dans un mauvais scénario, les acteurs qui
criaient le plus au loup, c’étaient eux les loups. Après nous avoir
entraînés dans des polémiques stériles entre les pour et les contre
«dialogue national», «réconciliation», «rupture», on s’aperçoit
d’une chose : à présent que le pouvoir veut dialoguer, personne ne
viendra s’asseoir à sa table. Personne, hormis ceux qui ne
désespèrent pas d’avoir un strapontin ou, comme c’est le cas du FLN
et de Hamas, une petite reconnaissance…
Alors, que
signifie donc le terrorisme ? Nous l’avons dit et répété, il est
l’expression d’un désarroi au sommet. Le pouvoir est en quelque
sorte vacant, et cette vacance nourrit toutes les ambitions
souterraines. C’est donc à proximité des sphères dirigeantes qu’il
faudrait débusquer les manipulateurs directs ou indirects du
terrorisme. S’il est indéniable que ce dernier se nourrit de
frustrations politiques et économiques, il n’en reste pas moins vrai
que toutes sortes de passerelles, de jonctions ont été établies
entre des petits tueurs à gages intégristes et de gros colporteurs
de coups d’Etat à blanc.
Alternative
Il n’existe
d’autre alternative à la lutte contre ce phénomène que celle-là :
recentrer un pouvoir dispersé en plusieurs pôles entre les mains
d’une seule personne, militaire ou civile ; ou bien programmer le
retour à des élections libres avec tous les risques que cela
comporte. Autrement dit, définir tout de suite les modalités d’accès
au pouvoir ou l’interdire définitivement, le garder pour soi, et
assumer cette interdiction.
Malheureusement,
l’attitude de nos dirigeants jusqu’ici n’a été ni celle-ci, ni
celle-là ; on a laissé la porte entrebâillée, ni ouverte
franchement, ni fermée carrément. Face à une situation qui exige des
positions claires, on s’est contenté de petites mesures et on a
confié à des politiciens le soin de faire de la politique. A
Abdesselam et Hardi, le soin de relever des défis qu’ils ne
comprennent pas et qui les dépassent.
Quant au
référendum projeté et aux amendements constitutionnels en cours, ils
traduisent on ne peut mieux cette absence d’audace et d’imagination
qui est la cause principale de la dérive. Loin d’aplanir les
multiples contradictions qui affectent les rapports entre le sommet
et la base, ces mesures ne feront que les révéler davantage, les
aggraver, car ils susciteront de nouvelles convoitises, des
ambitions inédites dans les couches intermédiaires de la société et
plus précisément chez ceux qui prétendent à la représentativité,
destinées à compliquer une situation qui l’est déjà suffisamment
comme cela.
Mehdi Rafik
(Aïssa Khelladi)
L’Evénement N°
114.
Semaine du 21
au 27 mars 1993
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La potion Belaïd
User sans
abuser
Victime d’une
campagne acharnée, Belaïd Abdesselam gardera encore sa place. Et si
demain, il est remplacé par Rédha Malek, par exemple, cela
changerait quoi ?
Belaïd Abdesselam
concentre sur lui une campagne tous azimuts, rarement orchestrée
contre un Chef de gouvernement avec cette ampleur médiatique. Le
phénomène peut étonner, se prêter à plusieurs niveaux
d’interprétation. Mais à quoi bon ? Sauf pour ceux qui la mènent, et
aussi pour ceux qui font semblant d’y croire, cette soudaine
offensive est pathétique. On ne lui voit aucun impact.
D’abord, parce que
la réalité du pouvoir n’est pas entre les mains du Chef du
gouvernement et que ceux qui le pourfendent aujourd’hui n’assument
pas, jusqu’au bout, leur logique : celle précisément qui devrait
dénoncer ce qui se trame dans les sphères où Belaïd Abdesselam joue
le rôle, excusez-nous du mot, de fusible. En ce sens, les dérapages
verbaux de ce dernier ne constituent guère les prémices d’un
revirement politique, mais les indices hélas corroborés qu’il a déjà
eu lieu.
Ensuite, cette
campagne, plus passionnelle que politique, vient trop tard. Rien ne
peut apparemment gêner un homme qui a déjà obtenu ce qu’il voulait
(son maintien) par la volonté du HCE et non par celle des forces qui
lui rappellent aujourd’hui leur soutien d’hier. C’est fort de ce
chèque en blanc, délivré lors du discours d’Ali Kafi (le 14 janvier)
que Belaïd Abdesselam, personnage intransigeant, outrepasse les
limites logiques de sa propre intransigeance. Il met au défi l’UGTA,
insulte les démocrates, ignore les partis politiques, fait des
appels du pied aux militants du FIS ou du FLN, emprisonne les
journalistes et interdit les journaux, invite les imams égyptiens à
venir nous islamiser et ainsi de suite.
Nous sommes en
présence d’un Chef du gouvernement qui ne doit rien à personne, qui
use et en abuse et qui entend bien s’aménager à terme un espace
politique à lui tout seul, indépendamment de toute la classe
politicienne. En faisant fi de la classe moyenne et des élites qui
la représentent, il compte se déployer sur un créneau historiquement
porteur, celui du populisme. D’autant plus porteur qu’aucun chef ne
l’occupe aujourd’hui.
Mais il est plus
juste de nuancer ces attitudes au sein de l’opposition. Autant le
FLN et le FFS, par leurs silences ou leurs déclarations, posent
clairement la problématique du pouvoir, évacuant celle du Chef du
gouvernement, autant les antres font le contraire : ils posent la
question de Belaïd Abdesselam et évacuent le reste. Résultat :
l’opposition est divisée sur l’essentiel, la nature même de la cible
qu’elle vise. Pourtant, les uns et les autres n’ont rien à espérer
car le pouvoir, conscient des désunions stratégiques et tactiques de
l’opposition, situe les dangers qui le menacent ailleurs. Là où
nécessairement les islamistes auront un jour leur place.
Dans ce cas,
Belaïd Abdesselam gardera sa place. Et si demain, il est remplacé
par Rédha Malek, par exemple, cela changerait quoi ?
Aïssa Khelladi
L’événement N°
113, Semaine du 14 au 20 mars 1993
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