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Première partie
1990-1991
Partis unique
Quelles que soient
le divergences qui les opposent, l'avenir du FLN et des autres
partis démocrates est dans le même moule : ensemble ils vaincront,
ou ensemble ils périront.
Ce n’est pas, je
crois, le communisme qui est inapte à la démocratie, mais c’est tout
simplement la force de son adversaire, qui l’en a rendu incapable.
L’échec de l’URSS, et par conséquent de l’idéologie qu’elle
représentait, était inscrit non pas dans les gênes de Staline, mais
dans les termes du partage de Yalta. La situation était clairement
en faveur des Américains. Staline aurait dû se dire que c’était là
une victoire déjà appréciable, en espérant que l’Histoire ferait le
reste. Mais l’histoire ne se fait pas toute seule, ce sont bel et
bien les USA qui depuis 1945 la font. Toute l’expérience socialiste,
depuis 1917, n’a au fond servi qu’à donner un coup de pouce au
progrès de l’humanité, que le capitalisme aurait mis sans doute plus
longtemps à accomplir s’il n’avait eu à l’affronter.
Bref, le monde
change et devient «unipolaire». Encore une fois, le capitalisme est
en butte à un immense défi qu’il ne pourra peut-être jamais relever,
car désormais, il est face à lui-même. En l’absence d’un «antidote»,
si demain les luttes sociales font tomber le système (aux USA par
exemple), c’est le monde entier qui suivra. Alors rien ne permet de
rejeter l’hypothèse du retour d’un «communisme new look» expurgé de
sa maladie anti-démocratique. Ce serait l’histoire, tout simplement,
qui se serait accomplie. Mais cette fois, sans l’aide des chars de
Staline...
On peut faire
naturellement les prophéties que l’on veut, la voie étant ouverte.
En attendant, comment situer l’Algérie dans ce contexte ?
L’angoisse
algérienne
Dans la
conjoncture actuelle, nous sommes peut-être le seul pays au monde à
jouir (ou à souffrir) d’un embarras de choix. Nous quittons
sensiblement le «socialisme» mais nous n’allons vers la démocratie
que d’un seul pied, l’autre suit les voies impénétrables de Dieu.
Ces «50% par ci, 50% par là» signifient que, démocratiquement, nous
érigerons une République islamique algérienne, dans très peu de
temps. Cela ne fait aucun doute. Si l’option démocratique venait à
être brusquement supprimée, (coup d’Etat par exemple), pour empêcher
cet avènement, il faut savoir alors, que les éléments constitutifs
du chaos qui s’ensuivrait sont déjà en place.
D’un point de vue
économique et militaire, il n’y a pas de perspectives non plus, sauf
à faire de la démagogie. C’était hier qu’il aurait fallu se
développer, en profitant de la rivalité des deux super grands. Je
sais que c’est facile à dire... mais nous nous en serions mieux
sortis, s’il n’y avait pas eu tant de monde à profiter de notre
générosité. Peut-être. Maintenant, c’est trop tard.
La meilleure
solution est de jouer franchement le jeu des réformes, et marcher
sur la corde raide.
Si la France, avec
l’Europe, s’affirme, comme elle en a visiblement le désir, en tant
que nouvelle grande puissance, nous devrions nous attendre, en tant
que pays pétrolier, à nous transformer en théâtre de confrontations
entre elle et les USA. Comment ?
L’hypothèse
islamiste
Quand l’armée
soviétique «protégeait» l’Afghanistan, les «moudjahidine» afghans,
n’avaient éprouvé aucune peine à arriver aux portes de Kaboul. Grâce
au ciel sans doute, mais grâce à l’aide occidentale aussi et
surtout. Dès lors que les Russes plient bagages et s’en vont, les
«moudjahidine» n’arrivent même plus à organiser une offensive
d’envergure. Cela est étrange, n’est-ce pas. C’est tout simple
pourtant : Les Occidentaux, maintenant que l’URSS ne représente plus
le même type de danger qu’auparavant, ne sont tout simplement pas
intéressés par l’instauration d’une République islamique afghane.
Les «moudjahidine» pourront rester une éternité dans leurs
montagnes, la presse occidentale n’en parle même plus. Ils seront
d’ailleurs «éliminés» dès que la situation se précisera dans la
région. Tant pis pour les pauvres Algériens qui y ont laissé leur
vie.
Au lendemain de la
victoire du FIS aux municipales du 12 juin, on demanda à Shamir,
l’Israélien, ce qu’il pensait de l’avènement d’une République
islamique en Egypte.
«Je n’en crois
rien, a-t-il répondu. Cela fait vingt ans qu’on m’en parle, et cela
fait vingt ans, que j’attends».
Cela ne signifie
rien d’autre que cette vérité : les Occidentaux dirigent les
affaires mondiales et, par conséquent, exercent une certaine
influence chez nous, que nous le voulions ou pas. Si les Européens
s’affirment vraiment comme puissance rivale des Américains, il
serait logique que leurs intérêts contradictoires s’expriment aussi
au niveau de notre pays à cause de sa position géostratégique et de
ses possibilités économiques. Les Américains peuvent, par exemple,
imaginer qu’une Algérie islamique serait avant tout
«anti-française». Comme la France est le maillon le plus développé
de l’Europe, il est aisé de situer les intérêts américains. Mais, la
France s’aménage également des influences en Algérie.
Devant le «danger»
islamiste, elle pourrait être tentée, selon ses moyens, de
précipiter le pays dans une instabilité politique et sociale qui
rendrait l’accès au pouvoir du FIS problématique. A la limite, la
France aura intérêt à faire face aux inconvénients d’une Algérie
«chaotique»,
plutôt qu’à une Algérie «anti-française».
Reste que la
situation n’est pas aussi claire que cela. Il faut penser aux
répercussions maghrébines de la nouvelle Algérie qui se dessine et à
la façon avec laquelle le pouvoir est en train de gérer la
transition. Il faut aussi penser au nouvel équilibre des forces, que
la situation du Golfe va faire naître, pour mieux apprécier la
conduite à tenir à notre égard des puissances occidentales. Le
pouvoir algérien comprend tout cela, bien entendu. Il peut tirer
profit de l’argument «islamiste» en apparaissant comme le seul
capable de garantir l’intérêt des uns et des autres et leur demander
de s’investir davantage pour aider le pays à se développer. Exercice
périlleux, on en verra les limites lors des prochaines élections
législatives.
L’hypothèse la
plus probable est que le FIS (ou les islamistes plus généralement)
en sorte vainqueur. Il appartiendra au Président de négocier au
mieux le partage du pouvoir pour épargner à l’Algérie la fin d’un
processus démocratique qu’il tient sans doute pour son œuvre
véritable devant l’Histoire. Si le FIS l’accepte, il devra gérer le
pays dans la transparence, ce qui équivaudra, compte tenu de la
réalité du XXe siècle, à un suicide politique. Mais si le FIS refuse
et réclame le plein exercice de ses droits, le Président n’aura
d’autre alternative que de dissoudre l’APN (en formant son propre
gouvernement). De nouvelles élections seront proposées aux citoyens,
ainsi que des élections présidentielles anticipées. Ce sera sans
doute une période de crise, et tout dépendra de la capacité des
institutions et de «réflexion démocratique» à y faire face. C’est à
ce moment-là que les prétentions des puissances mondiales sur
l’Algérie se dessineront avec clarté.
L’hypothèse
démocratique
Elle semble être
totalement exclue, dans l’immédiat. Même si l’ensemble des forces
démocratiques parvenait à s’unir, à la faveur d’une nouvelle loi
électorale qui les y encouragerait, par exemple, leur poids restera
bien en deçà du poids que les islamistes auraient. La seule
solution, pour les démocrates, aurait consisté à investir l’unique
parti pouvant rivaliser avec «l’adversaire commun» ; c’est-à-dire le
FLN ; au lieu de vouloir l’exclure à tout prix des alliances qui se
font et se défont, ce qui revient à le précipiter dans les bras
mêmes des islamistes.
C’est la réalité
qui le veut : même au bord de l’implosion, le FLN dispose de
capacités que nul autre parti (en dehors du FIS) ne peut égaler pour
le moment. C’est à l’intérieur de ce parti, non en dehors de lui,
que l’avenir du pays continue à se dessiner. Les courants qui le
traversent sont nombreux et contradictoires. Les démocrates, pour
avoir une chance de s’en sortir, ne doivent pas attendre de savoir
quel est le courant qui l’emportera, pour définir leur position; car
alors, il sera trop tard. Mais ils doivent, comme d’ailleurs, ils
n’ont jamais cessé de le dire, considérer le FLN comme un patrimoine
et tout faire pour favoriser sa mue démocratique: en dénonçant bien
sûr, et sans répit, le FLN d’avant Octobre 1988, mais en prenant
soin aussi de laisser la porte ouverte à toutes les sensibilités
démocratiques qu’il renferme.
Sans un FLN
démocratique, la menace «intégriste» ne rencontrera aucun obstacle
sérieux, tout au moins lors des élections législatives (pour les
présidentielles, ce sont d’autres paramètres qui entrent en jeu).
Plus grave encore, un FLN exclu du champ démocratique, devient
automatiquement un allié inestimable des islamistes.
Nous sommes alors
devant un paradoxe terrible: c’est la vision étroite et partisane
des démocrates algériens qui rend inéluctable l’avènement du
fascisme.
Mais ce serait
trop simple de mettre tout sur le dos des démocrates. Il y a, encore
une fois, le pouvoir dont la responsabilité paraît entière. Le
gouvernement surtout, en voulant se préserver de tout affrontement
avec le FIS, ne rend aucun service à la démocratie. La stratégie de
Mouloud Hamrouche, Chef du gouvernement, imitant en cela le
Président, consiste à vouloir se situer au-dessus de la mêlée, dans
l’espoir plus tard, (tout le monde pense aux «présidentielles») d’en
retirer les dividendes. Mais il y a une évidence qui semble lui
échapper : les démocrates, seuls, ne gagneront jamais. Le FLN seul,
ne gagnera pas non plus. L’équation est simple: l+l=2. C’est à cette
condition seulement que l’hypothèse démocratique aura un sens.
Quelles que soient
les divergences qui les opposent, l’avenir du FLN et des autres
partis démocratiques est dans le même moule: ensemble ils vaincront,
ou ensemble ils périront.
Conclusion
Il faut regarder
l’Algérie telle qu’elle est, et non telle qu’on la désire. Pour
longtemps encore, les islamistes sont là. Que faut-il en faire, en
cas de victoire (improbable) des «démocrates», (au sens large du
terme?) continuer à les exclure en mettant leur popularité sur le
compte d’un mécontentement éphémère des citoyens, cela revient à
simplement retarder leur avènement. Mais, écouter leur message en le
tenant pour un authentique appel du peuple, c’est forcément le
satisfaire quels que soient les sentiments ou les convictions de
chacun.
Il faut déchiffrer
ce message et se l’approprier. Le faire sien, pour éviter que le
fascisme ne s’en serve à d’autres desseins. Demain, si les
démocrates le veulent, c’est au FLN qu’il appartiendra de prendre en
charge les revendications de cette partie du peuple. Car c’est lui
qui est le mieux outillé pour cela. C’est lui le pont idéal entre
tous les Algériens.
Sous haute
surveillance des démocrates…
Le FLN, parti
unique, n’existe plus, il faut qu’on se le dise !
Le Nouvel hebdo
n°28.
1re année,
semaine du 02 au 08 janvier 1991
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