Nous reproduisons textuellement des articles publiés à partir de 1990 dans différents journaux algériens, sous la plume de Aïssa Khelladi, en guise de témoignage journalistique sur une époque chargée de tous les espoirs et de tous les dangers. Ces articles de presse n’ont aucune autre prétention, sinon de restituer un regard à vif, parmi tant d’autres, sur un moment qualifié de tournant historique de notre pays. Plus que sur ce moment important pour tous, l’intérêt éventuel d’une telle démarche résiderait dans la manière avec laquelle un journaliste témoigne de son travail et, finalement, de lui-même. Un point de vue en somme, avec tout ce qui va avec.

 

Ecrits sur le vif

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Première partie 1990-1991

Partis unique

Par Aïssa Khelladi

 

 08/07/10

 

Première partie 1990-1991

Partis unique

Quelles que soient le divergences qui les opposent, l'avenir du FLN et des autres partis démocrates est dans le même moule : ensemble ils vaincront, ou ensemble ils périront.

Ce n’est pas, je crois, le communisme qui est inapte à la démocratie, mais c’est tout simplement la force de son adversaire, qui l’en a rendu incapable. L’échec de l’URSS, et par conséquent de l’idéologie qu’elle représentait, était inscrit non pas dans les gênes de Staline, mais dans les termes du partage de Yalta. La situation était clairement en faveur des Américains. Staline aurait dû se dire que c’était là une victoire déjà appréciable, en espérant que l’Histoire ferait le reste. Mais l’histoire ne se fait pas toute seule, ce sont bel et bien les USA qui depuis 1945 la font. Toute l’expérience socialiste, depuis 1917, n’a au fond servi qu’à donner un coup de pouce au progrès de l’humanité, que le capitalisme aurait mis sans doute plus longtemps à accomplir s’il n’avait eu à l’affronter.

Bref, le monde change et devient «unipolaire». Encore une fois, le capitalisme est en butte à un immense défi qu’il ne pourra peut-être jamais relever, car désormais, il est face à lui-même. En l’absence d’un «antidote», si demain les luttes sociales font tomber le système (aux USA par exemple), c’est le monde entier qui suivra. Alors rien ne  permet de rejeter l’hypothèse du retour d’un «communisme new look» expurgé de sa maladie anti-démocratique. Ce serait l’histoire, tout simplement, qui se serait accomplie. Mais cette fois, sans l’aide des chars de Staline...

On peut faire naturellement les prophéties que l’on veut, la voie étant ouverte. En attendant, comment situer l’Algérie dans ce contexte ?

 

L’angoisse algérienne

Dans la conjoncture actuelle, nous sommes peut-être le seul pays au monde à jouir (ou à souffrir) d’un embarras de choix. Nous quittons sensiblement le «socialisme» mais nous n’allons vers la démocratie que d’un seul pied, l’autre suit les voies impénétrables de Dieu. Ces «50% par ci, 50% par là» signifient que, démocratiquement, nous érigerons une République islamique algérienne, dans très peu de temps. Cela ne fait aucun doute. Si l’option démocratique venait à être brusquement supprimée, (coup d’Etat par exemple), pour empêcher cet avènement, il faut savoir alors, que les éléments constitutifs du chaos qui s’ensuivrait sont déjà en place.

D’un point de vue économique et militaire, il n’y a pas de perspectives non plus, sauf à faire de la démagogie. C’était hier qu’il aurait fallu se développer, en profitant de la rivalité des deux super grands. Je sais que c’est facile à dire... mais nous nous en serions mieux sortis, s’il n’y avait pas eu tant de monde à profiter de notre générosité. Peut-être. Maintenant, c’est trop tard.

La meilleure solution est de jouer franchement le jeu des réformes, et marcher sur la corde raide.

Si la France, avec l’Europe, s’affirme, comme elle en a visiblement le désir, en tant que nouvelle grande puissance, nous devrions nous attendre, en tant que pays pétrolier, à nous transformer en théâtre de confrontations entre elle et les USA. Comment ?

 

L’hypothèse islamiste

Quand l’armée soviétique «protégeait» l’Afghanistan, les «moudjahidine» afghans, n’avaient éprouvé aucune peine à arriver aux portes de Kaboul. Grâce au ciel sans doute, mais grâce à l’aide occidentale aussi et surtout. Dès lors que les Russes plient bagages et s’en vont, les «moudjahidine» n’arrivent même plus à organiser une offensive d’envergure. Cela est étrange, n’est-ce pas. C’est tout simple pourtant : Les Occidentaux, maintenant que l’URSS ne représente plus le même type de danger qu’auparavant, ne sont tout simplement pas intéressés par l’instauration d’une République islamique afghane. Les «moudjahidine» pourront rester une éternité dans leurs montagnes, la presse occidentale n’en parle même plus. Ils seront d’ailleurs «éliminés» dès que la situation se précisera dans la région. Tant pis pour les pauvres Algériens qui y ont laissé leur vie.

Au lendemain de la victoire du FIS aux municipales du 12 juin, on demanda à Shamir, l’Israélien, ce qu’il pensait de l’avènement d’une République islamique en Egypte.

«Je n’en crois rien, a-t-il répondu. Cela fait vingt ans qu’on m’en parle, et cela fait vingt ans, que j’attends».

Cela ne signifie rien d’autre que cette vérité : les Occidentaux dirigent les affaires mondiales et, par conséquent, exercent une certaine influence chez nous, que nous le voulions ou pas. Si les Européens s’affirment vraiment comme puissance rivale des Américains, il serait logique que leurs intérêts contradictoires s’expriment aussi au niveau de notre pays à cause de sa position géostratégique et de ses possibilités économiques. Les Américains peuvent, par exemple, imaginer qu’une Algérie islamique serait avant tout «anti-française». Comme la France est le maillon le plus développé de l’Europe, il est aisé de situer les intérêts américains. Mais, la France s’aménage également des influences en Algérie.

Devant le «danger» islamiste, elle pourrait être tentée, selon ses moyens, de précipiter le pays dans une instabilité politique et sociale qui rendrait l’accès au pouvoir du FIS problématique. A la limite, la France aura intérêt à faire face aux inconvénients d’une Algérie

«chaotique», plutôt qu’à une Algérie «anti-française».

Reste que la situation n’est pas aussi claire que cela. Il faut penser aux répercussions maghrébines de la nouvelle Algérie qui se dessine et à la façon avec laquelle le pouvoir est en train de gérer la transition. Il faut aussi penser au nouvel équilibre des forces, que la situation du Golfe va faire naître, pour mieux apprécier la conduite à tenir à notre égard des puissances occidentales. Le pouvoir algérien comprend tout cela, bien entendu. Il peut tirer profit de l’argument «islamiste» en apparaissant comme le seul capable de garantir l’intérêt des uns et des autres et leur demander de s’investir davantage pour aider le pays à se développer. Exercice périlleux, on en verra les limites lors des prochaines élections législatives.

L’hypothèse la plus probable est que le FIS (ou les islamistes plus généralement) en sorte vainqueur. Il appartiendra au Président de négocier au mieux le partage du pouvoir pour épargner à l’Algérie la fin d’un processus démocratique qu’il tient sans doute pour son œuvre véritable devant l’Histoire. Si le FIS l’accepte, il devra gérer le pays dans la transparence, ce qui équivaudra, compte tenu de la réalité du XXe siècle, à un suicide politique. Mais si le FIS refuse et réclame le plein exercice de ses droits, le Président n’aura d’autre alternative que de dissoudre l’APN (en formant son propre gouvernement). De nouvelles élections seront proposées aux citoyens, ainsi que des élections présidentielles anticipées. Ce sera sans doute une période de crise, et tout dépendra de la capacité des institutions et de «réflexion démocratique» à y faire face. C’est à ce moment-là  que les prétentions des puissances mondiales sur l’Algérie se dessineront avec clarté.

 

L’hypothèse démocratique

Elle semble être totalement exclue, dans l’immédiat. Même si l’ensemble des forces démocratiques parvenait à s’unir, à la faveur d’une nouvelle loi électorale qui les y encouragerait, par exemple, leur poids restera bien en deçà du poids que les islamistes auraient. La seule solution, pour les démocrates, aurait consisté à investir l’unique parti pouvant rivaliser avec «l’adversaire commun» ; c’est-à-dire le FLN ; au lieu de vouloir l’exclure à tout prix des alliances qui se font et se défont, ce qui revient à le précipiter dans les bras mêmes des islamistes.

C’est la réalité qui le veut : même au bord de l’implosion, le FLN dispose de capacités que nul autre parti (en dehors du FIS) ne peut égaler pour le moment. C’est à l’intérieur de ce parti, non en dehors de lui, que l’avenir du pays continue à se dessiner. Les courants qui le traversent sont nombreux et contradictoires. Les démocrates, pour avoir une chance de s’en sortir, ne doivent pas attendre de savoir quel est le courant qui l’emportera, pour définir leur position; car alors, il sera trop tard. Mais ils doivent, comme d’ailleurs, ils n’ont jamais cessé de le dire, considérer le FLN comme un patrimoine et tout faire pour favoriser sa mue démocratique: en dénonçant bien sûr, et sans répit, le FLN d’avant Octobre 1988, mais en prenant soin aussi de laisser la porte ouverte à toutes les sensibilités démocratiques qu’il renferme.

Sans un FLN démocratique, la menace «intégriste» ne rencontrera aucun obstacle sérieux, tout au moins lors des élections législatives (pour les présidentielles, ce sont d’autres paramètres qui entrent en jeu). Plus grave encore, un FLN exclu du champ démocratique, devient automatiquement un allié inestimable des islamistes.

Nous sommes alors devant un paradoxe terrible: c’est la vision étroite et partisane des démocrates algériens qui rend inéluctable l’avènement du fascisme.

Mais ce serait trop simple de mettre tout sur le dos des démocrates. Il y a, encore une fois, le pouvoir dont la responsabilité paraît entière. Le gouvernement surtout, en voulant se préserver de tout affrontement avec le FIS, ne rend aucun service à la démocratie. La stratégie de Mouloud Hamrouche, Chef du gouvernement, imitant en cela le Président, consiste à vouloir se situer au-dessus de la mêlée, dans l’espoir plus tard, (tout le monde pense aux «présidentielles») d’en retirer les dividendes. Mais il y a une évidence qui semble lui échapper : les démocrates, seuls, ne gagneront jamais. Le FLN seul, ne gagnera pas non plus. L’équation est simple: l+l=2. C’est à cette condition seulement que l’hypothèse démocratique aura un sens.

Quelles que soient les divergences qui les opposent, l’avenir du FLN et des autres partis démocratiques est dans le même moule: ensemble ils vaincront, ou ensemble ils périront.

 

Conclusion

Il faut regarder l’Algérie telle qu’elle est, et non telle qu’on la désire. Pour longtemps encore, les islamistes sont là. Que faut-il en faire, en cas de victoire (improbable) des «démocrates», (au sens large du terme?) continuer à les exclure en mettant leur popularité sur le compte d’un mécontentement éphémère des citoyens, cela revient à simplement retarder leur avènement. Mais, écouter leur message en le tenant pour un authentique appel du peuple, c’est forcément le satisfaire quels que soient les sentiments ou les convictions de chacun.

Il faut déchiffrer ce message et se l’approprier. Le faire sien, pour éviter que le fascisme ne s’en serve à d’autres desseins. Demain, si les démocrates le veulent, c’est au FLN qu’il appartiendra de prendre en charge les revendications de cette partie du peuple. Car c’est lui qui est le mieux outillé pour cela. C’est lui le pont idéal entre tous les Algériens.

Sous haute surveillance des démocrates…

Le FLN, parti unique, n’existe plus, il faut qu’on se le dise !

Le Nouvel hebdo n°28.

1re année, semaine du 02 au 08 janvier 1991 

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