Nous reproduisons textuellement des articles publiés à partir de 1990 dans différents journaux algériens, sous la plume de Aïssa Khelladi, en guise de témoignage journalistique sur une époque chargée de tous les espoirs et de tous les dangers. Ces articles de presse n’ont aucune autre prétention, sinon de restituer un regard à vif, parmi tant d’autres, sur un moment qualifié de tournant historique de notre pays. Plus que sur ce moment important pour tous, l’intérêt éventuel d’une telle démarche résiderait dans la manière avec laquelle un journaliste témoigne de son travail et, finalement, de lui-même. Un point de vue en somme, avec tout ce qui va avec.

 

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Kafi à la nation
Discours des adieux sur bilan négatif
                   Par Aïssa Khelladi

 

 09/09/10

 

Kafi à la nation

Discours des adieux sur bilan négatif

Nul doute que le discours du 8 mai tentera de nous le dire, à sa façon. Les dates sont rarement décidées arbitrairement en politique, et puisque tout a été fait en son nom, Ali Kafi aurait aimé choisir fin juin pour tenir ce discours à partir duquel les événements seront désormais appréhendés en termes d’échéances. Avec ou sans référendum, les nouvelles structures qu’il annoncera pour la transition devraient échapper à son contrôle. On l’imagine mal à la tête d’un conseil présidentiel (ou d’Etat ou encore de République) tant il a été le produit d’un accident (une tragédie, l’assassinat de Boudiaf). Ce serait donc pour lui un discours d’adieu.

Le bilan qu’il laisse derrière lui, en tant que président d’un H.C.E. en voie d’autodissolution, est maigre. Dans une situation extrêmement difficile, il n’aura pas fait l’effet d’un homme d’envergure. Mis à part, une série de concertations avec les partis politiques et les élites de la «société civile», dont il va nous dire le manque de résultats, aucune initiative politique n’a été prise pour débloquer l’impasse que nous connaissons.

A défaut, il va se prévaloir d’un argument invérifiable : grâce à lui, le pays n’a pas sombré dans le chaos ou la guerre civile. Grâce à la loi antiterroriste qu’il a promulguée, les terroristes n’ont pas pris le pouvoir. Grâce à l’abnégation des services de sécurité et des patriotes, dont il est lui le symbole naturellement, l’autorité de l’Etat a été restaurée, grâce à l’exécutif mis en place (par lui sous-entendu), des actions de redressements économiques ont pu voir le jour. Grâce au projet de modernité proclamé dans son discours du 14 janvier, les obscurantistes et les harkis ont reculé. Etc. On connaît la musique. Si tu perds un œil, remercie le pouvoir de ne pas en avoir perdu deux ! La réalité est souvent autre, et il n’est pas besoin d’être laïco-assimilationniste  pour  la comprendre.

Sur le front sécuritaire. C’est la priorité fondamentale, II faut reconnaître  deux  grands  mérites  au H.C.E. de juin 92. Le premier est d’avoir stoppé les arrestations aveugles et les internements au Sud, dans un contexte où l’hystérie de certains a failli nous aveugler tous. Le deuxième est la relative efficacité (en coût technique et politique) avec laquelle la répression antiterroriste a pu être menée jusqu’ici, c’est-à-dire la mi-93. Pourtant, non seulement le phénomène n’a pas été éradiqué mais, sous certains aspects, il s’est amplifié. Les assassinats de policiers et de gendarmes se sont amplifiés avec une régularité effarante.

A cela s’ajoutent les victimes civiles, des personnalités politiques ou militaires, des attentats à la bombe ou à la voiture piégée, des kidnappings, des attaques de casernes… Et si l’on croit les statistiques officielles, 1100 terroristes ou recensés comme tels courent toujours librement.

La situation sécuritaire s’est compliquée avec les actes de banditisme ou de grand banditisme. Une peur générale a envahi  le pays, notamment l’Algérois, sans que les mesures draconiennes du couvre-feu et de la loi anti-terroriste ne viennent l’atténuer. Longtemps accusé d’indifférence, le peuple a pourtant «marché» le 22 mars...

En contrepoint à cette situation, les démantèlements de réseaux et autres neutralisations paraissent bien insuffisants. Des dirigeants du MIA qui narguent l’autorité du pouvoir n’ont pas été inquiétés, à ce jour, bien qu’on les dise isolés ou «malades» : Chebouti,  Layada, Makhloufi, Mohamed Saïd sont dans la nature…

Affirmer alors que le terrorisme a été contenu n’est pas la vérité. La responsabilité  incombe aux hommes, certes mais souvent aussi à la politique menée.

 

Le front politique

C’est sans doute sur ce plan que les carences sont le plus criardes. Le H.C.E d’Ali Kafi a fait montre d’une imagination quasi totale. Coincé entre la nécessité de trouver des issues «démocratiques» (c’est-à-dire qui ne remettent pas totalement en cause ce principe) et celle de ne pas se laisser confisquer le pouvoir par les forces qui peuvent apparaître comme les alliés «électoraux» de l’ex-FIS, le H.C.E a souvent fait le dos rond aux tempêtes qui s’abattaient sur lui.

II a mis trop de temps à choisir ses options, tiraillé d’un côté par les conservateurs et de l’autre par les «rupturiens». Il tente actuellement une voie médiane qu’il espère habiller par ceux qui ont accepté de s’asseoir à la table du dialogue.

Dix mois après la proclamation du H.C.E., nous vivons toujours sans Président et sans assemblées élues. La voie est restée ouverte à toutes les ambitions, ce qui pourrait répondre à certaines interrogations sur la persistance du terrorisme (ceci expliquant cela). L’occasion ne fait-il pas le larron ?

Parti sur l’idée de se doter d’une assise populaire, le H.C.E. n’a pu ni propulser le R.P.N. ni lui créer une alternative. Le Projet national rénové se met en place laborieusement, et déjà d’interminables crises secouent ses composantes. Doté de toutes les facilités d’Etat, suivant une instruction d’Ali Kafi à Belaïd Abdesselam, on en est, plus d’un mois après la marche du 22 mars, à un vague «comité permanent du S.G. antiterroriste» sous la direction d’un SG. de l’U.G.T.A. qui est lui-même en conflit avec son secrétariat national.

Encore pis : la voie médiane choisie par le H.C.E. risque de déraper vers un «islamisme sans islamistes», vieille recette expérimentée depuis Ben Bella et qui a donné les résultats que l’on sait. L’état d’urgence, toujours en vigueur, rend aléatoire toute vie politique, et c’est dans cette indigence qu’Ali Kafi a mené un dialogue qualifié de «surréaliste» par certains observateurs. Nous avons l’impression toutefois d’assister aujourd’hui à une veillée d’armes : divers partis préparent leur congrès et affûtent leurs armes. L’élargissement du  C.C.N n’est rien d’autre qu’un partage de pouvoir.

 

Le front économique

Toutes les promesses faites par Belaïd Abdesselam sur la sortie de la crise, dans les trois années qui suivent sa nomination, n’ont pas connu le moindre début de commencement. L’économie «de guerre» qui était son atout secret est aujourd’hui aux oubliettes, et l’austérité imposée inégalement a des relents de démagogie, non pas de la seule décennie noire, mais de toutes les autres.

Paradoxalement, c’est sur d’autres fronts que l’exécutif s’est illustré : l’arbitraire des suspensions de journaux ; la restauration du monopole ; les conflits idéologiques ; les crises avec l’U.G.T.A et les organisations patronales. La lutte contre la corruption, donnée comme soubassement à un redressement vital, n’a encore pas livré le moindre résultat. Chômage et malaise social ne font que s’aggraver. Kilo de patates à 22 DA !

On comprend dès lors pourquoi le gouvernement Belaïd Abdesselam tente de faire diversion sur des créneaux politiciens où le verbiage ne fait pas défaut. Tout un dictionnaire de moulins à vent à pourfendre, des démons à exorciser, des vieux comptes à régler : mafia, hizb França,  banditisme,  anti-constantes,  laïcs, néo-harkis…

Pourtant, c’est simple : on aurait aimé avoir un peu plus d’actes et un peu moins d’effets de manche.

Néanmoins, les levées de boucliers contre Belaïd Abdesselam et son gouvernement ont quelque chose de pathétique et de dérisoire. Elles relèvent peut-être aussi de quelques manipulations grossières, étant entendu que la seule chance dont il dispose pour se maintenir est que le H.C.E. reste tel quel. Le moindre changement implique de facto son éviction (du poste qu’il occupe). Or, qui peut douter aujourd’hui de la réalité des changements en cours ?

 

Front diplomatique

Aucun bilan ayant trait au pouvoir sous la forme H.C.E. (présidé par Ali Kafi) ne saurait être complet sans évoquer le front diplomatique. C’est vraisemblablement sur ce plan qu’il y eut le plus d’initiatives et que le pays (au sens où ce front transcende aussi bien le pouvoir que le jeu politicien) a tenté de sortir de l’impasse consécutive à la destruction de Chadli.

Les offensives diplomatiques ont été jusqu’ici l’unique argument dont peuvent se prévaloir tangiblement les autres secteurs : du voyage de Khaled Nezzar en Arabie saoudite au dégel des relations algéro-françaises en passant par la «compréhension» toute relative des milieux financiers internationaux, la constitution stratégique de l’axe Alger-Le Caire, le voyage de Redha Malek aux pays limitrophes du Sud, la question de la Bosnie, la réintégration du C.C.N. à l’union inter-parlementaire, etc. sont le fait exclusivement de la diplomatie.

Hélas, on ne voit pas la marque personnelle d’Ali Kafi dans ces indéniables progrès. Son incroyable idée de relancer le mouvement non-aligné à bien entendu échoué au même titre que la relance de l’U.M.A, sans le Maroc, ou encore les tentatives de se ré-impliquer dans la question palestinienne et les discussions arabo-israéliennes.

 

Perspectives

Reste une question fondamentale : dans une situation qui demeure extrêmement complexe et potentiellement explosive, le H.C.E. (version Kafi) aura-t-il eu au bout du compte le mérite de mettre en place les éléments nécessaires (structures et hommes) pour faire sortir l’Algérie de l’impasse ? L’histoire jugera. Mais il nous appartient à tous de nous interroger dès à présent.

L’idée d’un C.C.N. représentatif des principales forces politiques, économiques et sociales paraît théoriquement adaptée à notre réalité. Le tout est de savoir si sa composante est judicieuse (non pas clientéliste) et si ses prérogatives seront larges. Cautionné par la présence des islamistes, le C.C.N. pourra fonctionner en l’absence du FFS comme une instance providentielle du pouvoir, et sera susceptible de changer fondamentalement la donne terroriste.

En fait, le vrai problème apparaîtra lorsque le C.C.N. aura élu le conseil (d’Etat ou présidentiel) et que ce dernier aura désigné son candidat, autrement dit notre futur Président. Puisque aucun militaire n’aspire visiblement à occuper ce poste, le problème paraît entier et la survie même du C.C.N. à cette résignation ultime semblerait problématique.

Nous avons jusqu’à la fin de l’année pour les voir venir. Mais quels que soient les problèmes qui surgiront, il faut espérer qu’ils n’auront pas l’acuité de ceux que nous connaissons aujourd’hui.

A. K.

L’événement N° 121.  Semaine du 9 au 15 mai 1993

 

 

 

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