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Kafi à la nation
Discours des adieux sur
bilan négatif
Nul doute que le discours du 8
mai tentera de nous le dire, à sa façon. Les dates sont rarement décidées
arbitrairement en politique, et puisque tout a été fait en son nom, Ali Kafi
aurait aimé choisir fin juin pour tenir ce discours à partir duquel les
événements seront désormais appréhendés en termes d’échéances. Avec ou sans
référendum, les nouvelles structures qu’il annoncera pour la transition
devraient échapper à son contrôle. On l’imagine mal à la tête d’un conseil
présidentiel (ou d’Etat ou encore de République) tant il a été le produit d’un
accident (une tragédie, l’assassinat de Boudiaf). Ce serait donc pour lui un
discours d’adieu.
Le bilan qu’il laisse derrière
lui, en tant que président d’un H.C.E. en voie d’autodissolution, est maigre.
Dans une situation extrêmement difficile, il n’aura pas fait l’effet d’un homme
d’envergure. Mis à part, une série de concertations avec les partis politiques
et les élites de la «société civile», dont il va nous dire le manque de
résultats, aucune initiative politique n’a été prise pour débloquer l’impasse
que nous connaissons.
A défaut, il va se prévaloir
d’un argument invérifiable : grâce à lui, le pays n’a pas sombré dans le chaos
ou la guerre civile. Grâce à la loi antiterroriste qu’il a promulguée, les
terroristes n’ont pas pris le pouvoir. Grâce à l’abnégation des services de
sécurité et des patriotes, dont il est lui le symbole naturellement, l’autorité
de l’Etat a été restaurée, grâce à l’exécutif mis en place (par lui
sous-entendu), des actions de redressements économiques ont pu voir le jour.
Grâce au projet de modernité proclamé dans son discours du 14 janvier, les
obscurantistes et les harkis ont reculé. Etc. On connaît la musique. Si tu perds
un œil, remercie le pouvoir de ne pas en avoir perdu deux ! La réalité est
souvent autre, et il n’est pas besoin d’être laïco-assimilationniste pour la
comprendre.
Sur le front sécuritaire.
C’est la priorité fondamentale, II faut reconnaître deux grands mérites au
H.C.E. de juin 92. Le premier est d’avoir stoppé les arrestations aveugles et
les internements au Sud, dans un contexte où l’hystérie de certains a failli
nous aveugler tous. Le deuxième est la relative efficacité (en coût technique et
politique) avec laquelle la répression antiterroriste a pu être menée jusqu’ici,
c’est-à-dire la mi-93. Pourtant, non seulement le phénomène n’a pas été éradiqué
mais, sous certains aspects, il s’est amplifié. Les assassinats de policiers et
de gendarmes se sont amplifiés avec une régularité effarante.
A cela s’ajoutent les victimes
civiles, des personnalités politiques ou militaires, des attentats à la bombe ou
à la voiture piégée, des kidnappings, des attaques de casernes… Et si l’on croit
les statistiques officielles, 1100 terroristes ou recensés comme tels courent
toujours librement.
La situation sécuritaire s’est
compliquée avec les actes de banditisme ou de grand banditisme. Une peur
générale a envahi le pays, notamment l’Algérois, sans que les mesures
draconiennes du couvre-feu et de la loi anti-terroriste ne viennent l’atténuer.
Longtemps accusé d’indifférence, le peuple a pourtant «marché» le 22 mars...
En contrepoint à cette
situation, les démantèlements de réseaux et autres neutralisations paraissent
bien insuffisants. Des dirigeants du MIA qui narguent l’autorité du pouvoir
n’ont pas été inquiétés, à ce jour, bien qu’on les dise isolés ou «malades» :
Chebouti, Layada, Makhloufi, Mohamed Saïd sont dans la nature…
Affirmer alors que le
terrorisme a été contenu n’est pas la vérité. La responsabilité incombe aux
hommes, certes mais souvent aussi à la politique menée.
Le front politique
C’est sans doute sur ce plan
que les carences sont le plus criardes. Le H.C.E d’Ali Kafi a fait montre d’une
imagination quasi totale. Coincé entre la nécessité de trouver des issues
«démocratiques» (c’est-à-dire qui ne remettent pas totalement en cause ce
principe) et celle de ne pas se laisser confisquer le pouvoir par les forces qui
peuvent apparaître comme les alliés «électoraux» de l’ex-FIS, le H.C.E a souvent
fait le dos rond aux tempêtes qui s’abattaient sur lui.
II a mis trop de temps à
choisir ses options, tiraillé d’un côté par les conservateurs et de l’autre par
les «rupturiens». Il tente actuellement une voie médiane qu’il espère habiller
par ceux qui ont accepté de s’asseoir à la table du dialogue.
Dix mois après la proclamation
du H.C.E., nous vivons toujours sans Président et sans assemblées élues. La voie
est restée ouverte à toutes les ambitions, ce qui pourrait répondre à certaines
interrogations sur la persistance du terrorisme (ceci expliquant cela).
L’occasion ne fait-il pas le larron ?
Parti sur l’idée de se doter
d’une assise populaire, le H.C.E. n’a pu ni propulser le R.P.N. ni lui créer une
alternative. Le Projet national rénové se met en place laborieusement, et déjà
d’interminables crises secouent ses composantes. Doté de toutes les facilités
d’Etat, suivant une instruction d’Ali Kafi à Belaïd Abdesselam, on en est, plus
d’un mois après la marche du 22 mars, à un vague «comité permanent du S.G.
antiterroriste» sous la direction d’un SG. de l’U.G.T.A. qui est lui-même en
conflit avec son secrétariat national.
Encore pis : la voie médiane
choisie par le H.C.E. risque de déraper vers un «islamisme sans islamistes»,
vieille recette expérimentée depuis Ben Bella et qui a donné les résultats que
l’on sait. L’état d’urgence, toujours en vigueur, rend aléatoire toute vie
politique, et c’est dans cette indigence qu’Ali Kafi a mené un dialogue qualifié
de «surréaliste» par certains observateurs. Nous avons l’impression toutefois
d’assister aujourd’hui à une veillée d’armes : divers partis préparent leur
congrès et affûtent leurs armes. L’élargissement du C.C.N n’est rien d’autre
qu’un partage de pouvoir.
Le front économique
Toutes les promesses faites
par Belaïd Abdesselam sur la sortie de la crise, dans les trois années qui
suivent sa nomination, n’ont pas connu le moindre début de commencement.
L’économie «de guerre» qui était son atout secret est aujourd’hui aux
oubliettes, et l’austérité imposée inégalement a des relents de démagogie, non
pas de la seule décennie noire, mais de toutes les autres.
Paradoxalement, c’est sur
d’autres fronts que l’exécutif s’est illustré : l’arbitraire des suspensions de
journaux ; la restauration du monopole ; les conflits idéologiques ; les crises
avec l’U.G.T.A et les organisations patronales. La lutte contre la corruption,
donnée comme soubassement à un redressement vital, n’a encore pas livré le
moindre résultat. Chômage et malaise social ne font que s’aggraver. Kilo de
patates à 22 DA !
On comprend dès lors pourquoi
le gouvernement Belaïd Abdesselam tente de faire diversion sur des créneaux
politiciens où le verbiage ne fait pas défaut. Tout un dictionnaire de moulins à
vent à pourfendre, des démons à exorciser, des vieux comptes à régler : mafia,
hizb França, banditisme, anti-constantes, laïcs, néo-harkis…
Pourtant, c’est simple : on
aurait aimé avoir un peu plus d’actes et un peu moins d’effets de manche.
Néanmoins, les levées de
boucliers contre Belaïd Abdesselam et son gouvernement ont quelque chose de
pathétique et de dérisoire. Elles relèvent peut-être aussi de quelques
manipulations grossières, étant entendu que la seule chance dont il dispose pour
se maintenir est que le H.C.E. reste tel quel. Le moindre changement implique de
facto son éviction (du poste qu’il occupe). Or, qui peut douter aujourd’hui de
la réalité des changements en cours ?
Front diplomatique
Aucun bilan ayant trait au
pouvoir sous la forme H.C.E. (présidé par Ali Kafi) ne saurait être complet sans
évoquer le front diplomatique. C’est vraisemblablement sur ce plan qu’il y eut
le plus d’initiatives et que le pays (au sens où ce front transcende aussi bien
le pouvoir que le jeu politicien) a tenté de sortir de l’impasse consécutive à
la destruction de Chadli.
Les offensives diplomatiques
ont été jusqu’ici l’unique argument dont peuvent se prévaloir tangiblement les
autres secteurs : du voyage de Khaled Nezzar en Arabie saoudite au dégel des
relations algéro-françaises en passant par la «compréhension» toute relative des
milieux financiers internationaux, la constitution stratégique de l’axe Alger-Le
Caire, le voyage de Redha Malek aux pays limitrophes du Sud, la question de la
Bosnie, la réintégration du C.C.N. à l’union inter-parlementaire, etc. sont le
fait exclusivement de la diplomatie.
Hélas, on ne voit pas la
marque personnelle d’Ali Kafi dans ces indéniables progrès. Son incroyable idée
de relancer le mouvement non-aligné à bien entendu échoué au même titre que la
relance de l’U.M.A, sans le Maroc, ou encore les tentatives de se ré-impliquer
dans la question palestinienne et les discussions arabo-israéliennes.
Perspectives
Reste une question
fondamentale : dans une situation qui demeure extrêmement complexe et
potentiellement explosive, le H.C.E. (version Kafi) aura-t-il eu au bout du
compte le mérite de mettre en place les éléments nécessaires (structures et
hommes) pour faire sortir l’Algérie de l’impasse ? L’histoire jugera. Mais il
nous appartient à tous de nous interroger dès à présent.
L’idée d’un C.C.N.
représentatif des principales forces politiques, économiques et sociales paraît
théoriquement adaptée à notre réalité. Le tout est de savoir si sa composante
est judicieuse (non pas clientéliste) et si ses prérogatives seront larges.
Cautionné par la présence des islamistes, le C.C.N. pourra fonctionner en
l’absence du FFS comme une instance providentielle du pouvoir, et sera
susceptible de changer fondamentalement la donne terroriste.
En fait, le vrai problème
apparaîtra lorsque le C.C.N. aura élu le conseil (d’Etat ou présidentiel) et que
ce dernier aura désigné son candidat, autrement dit notre futur Président.
Puisque aucun militaire n’aspire visiblement à occuper ce poste, le problème
paraît entier et la survie même du C.C.N. à cette résignation ultime semblerait
problématique.
Nous avons jusqu’à la fin de
l’année pour les voir venir. Mais quels que soient les problèmes qui surgiront,
il faut espérer qu’ils n’auront pas l’acuité de ceux que nous connaissons
aujourd’hui.
A. K.
L’événement N° 121.
Semaine du 9 au 15 mai 1993
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