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On vous parle
d’Oran, une nouvelle de Malek Alloula
Le jour où
Abdelkader Alloula fut assassiné
Il rentrait
tranquillement chez lui ce soir là. Il s’était, auparavant, arrêté
pour boire quelques verres dans le bar qu’il fréquentait. De vagues
copains de bistrot l’y attendaient autour du comptoir pour qu’il s’y
accoude, lui aussi.
Il appréciait
cette fragile et peu contraignante convivialité improvisée, propre
aux buveurs et qui n’avait d’autre fin que celle de «tuer le temps»
en commun.
Les propos
échangés consistaient en de successifs soliloques rêvasseurs,
mâchouillés et erratiques, auxquels l’entourage ne prêtait qu’une
oreille distraite et qui n’appelaient nul commentaire, avis ou
digression. Il aurait été incongru que de vouloir débattre ou tenir
conversation, ici, en cette compagnie, où le seul vrai dialogue
consistait à dire : «Santé !» en levant son verre.
Il rentrait donc
tranquillement chez lui ce jour là.
Sa journée n’avait
rien eu de remarquable ou de singulier. Comme pour les très
nombreuses autres qui l’avaient précédée, il pouvait en reconstituer
mentalement l’immuable déroulement – chose qu’il faisait presque
sans y penser au cours du trajet entre la station de métro et son
banal petit deux-pièces où personne ne l’attendait. Où il n’aurait
pas voulu qu’on l’attende.
Cette solitude,
retrouvée jour après jour, ne l’accablait pas outre mesure. Il s’y
était fait, l’avait même sciemment recherchée. Elle découlait
néanmoins d’une insidieuse lassitude qui, depuis quelques temps
déjà, le cantonnait dans la simple, stricte et obligatoire exécution
de tâches professionnelles.
Sans avoir quoi
que se soit d’exaltant, celle-ci lui assurait une maigre
indépendance économique. A ses yeux, et comme s’il avait eu besoin
d’un alibi rassurant, cette activité ne représentait rien d’autre
que le dernier signe de vie, l’ultime message subliminal adressé à
ceux qui, pour une raison ou pour une autre, en attendaient.
Il avait fini par
trouver dans ce mode de vie routinier, dans cette ritualisation d’un
vide existentiel, une sorte de remède à ses dé-sarrois et
désillusions, à son mal-être ambiant.
Il pouvait, bien
sûr, et de façon précise, assigner une origine à cette molle apathie
d’où sourdait un désenchantement qui, bien que précoce, lui
convenait parfaitement pour le présent.
Il aurait
volontiers décrit ainsi son état : celui d’un individu qui, de son
propre chef et sans attendre l’âge légal pour cela, se serait mis en
«préretraite» de la vie.
Cette vacance
anticipée, teintée d’une ironie fataliste, lui permettait de
respirer sans trop d’efforts dans une atmosphère raréfiée, qu’il
avait contribué à créer et qui résultait de l’intensif émondage
auquel il s’était intérieurement livré.Tout qui, jusque-là, l’avait
appremment soutenu, avait étayé ses projets et ambitions, fourni un
sens et une direction à ce qu’il imaginait de son futur ; tout cela
donc tomba en jonchées comme branches sous les cisailles du
sécateur. Il lui restait seulement à ratisser dans le vif – ce qu’il
ne manqua pas de faire d’une main relativement ferme. Dès lors, il
lui devenait impossible d’évoquer rétrospectivement son double échec
conjugal et ses expériences ratées avec quelques femmes qui
s’étaient intercalées entre ses divorces. Un temps, il cru pouvoir
reprendre de passagères idylles. Mais il se lassa et renonça aux
redites.
Il pouvait, sans
amertume, regret ou douleur, penser aux rapports très relâchés et
presque anodins, neutres, fades, qu’il entretenait désormais avec
son unique fils devenu adulte – rapports placés sous le signe d’une
réciproque indifférence bien tempérée dont il aurait été vain de
tenter d’inverser le cours.
Dans le même ordre
de considération, il revoyait toutes ces amitiés, nouées dans la
joie et l’attachement confiant, et qui s’étaient depuis délitées au
point de le rendre inapte à mettre un visage sur un nom.
S’il lui arrivait
enfin d’évoquer sa famille restée à Oran, prisonnière de la pire
situation qui puisse se concevoir, il parvenait à ne pas se cogner
la tête contre les murs ou à ne pas opter pour la défenestration
pure et simple.
Il lui était
cependant impossible d’assimiler à un succédané de l’infinie sagesse
zen cet état de moindre souffrance, auquel il était parvenu et sur
lequel il comptait pour émousser les ataviques et torturantes
échardes qu’il portait en lui.
Dans le meilleur
des cas, pensait-il, ce soir là, un tel résultat pouvait, sans trop
forcer, être comparé à un engourdissement périphérique résultant de
la pose, ici et là, d’aléatoires et poreux emplâtres sur les
brèches, fractures et autres saignements.
Moyennant quoi,
cet engourdissement, cette hibernation intime se trouvaient, en
l’occurrence ce jour là, métaphoriquement justifiés par la vague de
froid polaire qui s’attardait sur un Paris comateux et gris et dans
lequel maintenant, il avançait, grelottant, en direction de ce qui
lui servait de demeure.
Il est chez lui.
Légèrement assommé. Transi jusqu’à l’os, il plaque durant un moment,
ses fesses et ses mollets contre le radiateur en fonte. Un verre de
vin chaud, additionné de rhum et de sucre, l’aide à relancer un
métabolisme passablement anesthésié.
En pénétrant dans
son appartement, il remarque que le signal lumineux du répondeur
clignote et que l’écran luminescent affiche le chiffre 3. On avait
donc, et très visiblement essayé de le joindre à trois reprises dans
la journée.
Il se désintéresse
de la chose et remet à plus tard ou à demain l’audition des messages
consignés en son absence. Pour lui, la seule utilité du répondeur,
sa vertu cardinale en somme, consiste à ôter tout caractère
d’urgence à ce qu’on veut à tout prix vous transmettre. Il trouve
que la messagerie, généralisée dans son usage, comme elle l’est de
nos jours, flirte en toute impunité avec le délit de harcèlement
téléphonique. Il lui répugne de vivre dans ces fausses urgences-là.
D’ailleurs, les rares coups de fil qu’il reçoit sont toujours d’une
grande banalité et presque exclusivement à caractère professionnel.
Donc, pas de quoi emballer le cœur et stimuler de conséquentes
poussées d’adrénaline. Comme à son habitude, il expédie la corvée
alimentaire en dînant frugalement : ce soir là des pâtes de la
veille réchauffées, du fromage, le tout suivi d’une tardive tasse de
café. Il peut alors, en pleine paix domestique, s’immerger dans une
intimité nocturne placée sous les exclusifs auspices de la lecture
et de la musique.
Il ne sait pas
très bien, parce qu’il ne s’est jamais vraiment posé la question,
si, pour cette nuit là, les six suites pour violoncelle de Bach par
Pablo Casals peuvent cohabiter avec les Vies minuscules de Pierre
Michon, dont il entreprend l’intégrale relecture. Il fait néanmoins
l’essai de l’appariement, se fiant à son sens des «mixages» et aux
impénétrables mystères du hasard.
«Ma mère me mit en
pension à un âge encore tendre ; non par brimade : on en usait
ainsi, le lycée étant loin, les gares peu desservies, les transports
coûteux…»
Il avance avec
lenteur dans sa lecture, s’imprégnant, au fur et à mesure et en
profondeur, de ces variations que la Suite dévident sous l’archet du
maître et de celle de l’émouvant phrasé des Vies, les maintenant
délicatement ensemble, se faisant souci de ne jamais les brusquer.
Il ne cherche pas
pour autant à trouver un accompagnement musical à ce qu’il est en
train de lire, ni à établir de sommaires et artificielles
«correspondances».
Cependant, grâce à
ce dédoublement synchronisé de ses perceptions, il lui arrive
parfois de saisir une vibration très ténue, qui n’est ni du texte ni
de la musique, mais qui n’existerait pas sans eux. Il y a alors là
des sortes de stases, de points d’orgue, qui le laissaient rêveur,
le comblent d’un très secret plaisir, dont la naïveté et la fugacité
en font tout le prix. Il est incapable d’entrer plus avant dans la
description de ces états de bonheur ému et de bien-être physique. Il
peut seulement confier qu’arrivé à ce stade-là et ayant perdu ses
repères, il s’est totalement extrait des contingences de son
environnement physique.
L’impérieuse et
claironnante sonnerie du téléphone, dont les stridences font tout
voler en éclats, l’arrache brutalement à son atmosphère que, durant
un court instant, il ne sait pas très exactement où il se trouve. Il
croit d’abord que c’est à sa porte que l’on sonne avec insistance,
puis finit par décrocher le combiné.
«Allô?
-Le 01 47 00 … ?
-Oui
-Ne coupe pas mon
frère. On vous parle d’Oran.
Il reconnaît sans
peine la voix acoustiquement filtrée des opératrices du téléphone
préposées aux appels internationaux. En Algérie, elles usent toutes
de la même formule. S’exprimant d’abord en français, elle
reviennent, au moment la connexion, à l’arabe pour annoncer «ne
coupe pas mon frère.»
Il attend, sachant
que l’opératrice lui demandera aussitôt après de parler.
-Allô ! Parlez !
C’est à vous !
-Allô ?
Par Malek
Alloula
(à
suivre)
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