Culture

Retour

On vous parle d’Oran, une nouvelle de Malek Alloula

Le jour où Abdelkader Alloula fut assassiné

 10/09/09

 

On vous parle d’Oran, une nouvelle de Malek Alloula

Le jour où Abdelkader Alloula fut assassiné

Il rentrait tranquillement chez lui ce soir là. Il s’était, auparavant, arrêté pour boire quelques verres dans le bar qu’il fréquentait. De vagues copains de bistrot l’y attendaient autour du comptoir pour qu’il s’y accoude, lui aussi.

Il appréciait cette fragile et peu contraignante convivialité improvisée, propre aux buveurs et qui n’avait d’autre fin que celle de «tuer le temps» en commun.

Les propos échangés consistaient en de successifs soliloques rêvasseurs, mâchouillés  et erratiques, auxquels l’entourage ne prêtait qu’une oreille distraite et qui n’appelaient nul commentaire, avis ou digression. Il aurait été incongru que de vouloir débattre ou tenir conversation, ici, en cette compagnie, où le seul vrai dialogue consistait à dire : «Santé !» en levant son verre.

Il rentrait donc tranquillement chez lui ce jour là.

Sa journée n’avait rien eu de remarquable ou de singulier. Comme pour les très nombreuses autres qui l’avaient précédée, il pouvait en reconstituer mentalement l’immuable déroulement – chose qu’il faisait presque sans y penser au cours du trajet entre la station de métro et son banal petit deux-pièces où personne ne l’attendait. Où il n’aurait pas voulu qu’on l’attende.

Cette solitude, retrouvée jour après jour, ne l’accablait pas outre mesure. Il s’y était fait, l’avait même sciemment recherchée. Elle découlait néanmoins d’une insidieuse lassitude qui, depuis quelques temps déjà, le cantonnait dans la simple, stricte et obligatoire exécution de tâches professionnelles.

Sans avoir quoi que se soit d’exaltant, celle-ci lui assurait une maigre indépendance économique. A ses yeux, et comme s’il avait eu besoin d’un alibi rassurant, cette activité ne représentait rien d’autre que le dernier signe de vie, l’ultime message subliminal adressé à ceux qui, pour une raison ou pour une autre, en attendaient.

Il avait fini par trouver dans ce mode de vie routinier, dans cette ritualisation d’un vide existentiel, une sorte de remède à ses dé-sarrois et désillusions, à son mal-être ambiant.

Il pouvait, bien sûr, et de façon précise, assigner une origine à cette molle apathie d’où sourdait un désenchantement qui, bien que précoce, lui convenait parfaitement pour le présent.

Il aurait volontiers décrit ainsi son état : celui d’un individu qui, de son propre chef et sans attendre l’âge légal pour cela, se serait mis en «préretraite» de la vie.

Cette vacance anticipée, teintée d’une ironie fataliste, lui permettait de respirer sans trop d’efforts dans une atmosphère raréfiée, qu’il avait contribué à créer et qui résultait de l’intensif émondage auquel il s’était intérieurement livré.Tout qui, jusque-là, l’avait appremment soutenu, avait étayé ses projets et ambitions, fourni un sens et une direction à ce qu’il imaginait de son futur ; tout cela donc tomba en jonchées comme branches sous les cisailles du sécateur. Il lui restait seulement à ratisser dans le vif – ce qu’il ne manqua pas de faire d’une main relativement ferme. Dès lors, il lui devenait impossible d’évoquer rétrospectivement son double échec conjugal et ses expériences ratées avec quelques femmes qui s’étaient intercalées entre ses divorces. Un temps, il cru pouvoir reprendre de passagères idylles. Mais il se lassa et renonça aux redites.

Il pouvait, sans amertume, regret ou douleur, penser aux rapports très relâchés et presque anodins, neutres, fades, qu’il entretenait désormais avec son unique fils devenu adulte – rapports placés sous le signe d’une réciproque indifférence bien tempérée dont il aurait été vain de tenter d’inverser le cours.

Dans le même ordre de considération, il revoyait toutes ces amitiés, nouées dans la joie et l’attachement confiant, et qui s’étaient depuis délitées au point de le rendre inapte à mettre un visage sur un nom.

S’il lui arrivait enfin d’évoquer sa famille restée à Oran, prisonnière de la pire situation qui puisse se concevoir, il parvenait à ne pas se cogner la tête contre les murs ou à ne pas opter pour la défenestration pure et simple.

Il lui était cependant impossible d’assimiler à un succédané de l’infinie sagesse zen cet état de moindre souffrance, auquel il était parvenu et sur lequel il comptait pour émousser les ataviques et torturantes échardes qu’il portait en lui.

Dans le meilleur des cas, pensait-il, ce soir là, un tel résultat pouvait, sans trop forcer, être comparé à un engourdissement périphérique résultant de la pose, ici et là, d’aléatoires et poreux emplâtres sur les brèches, fractures et autres saignements.

Moyennant quoi, cet engourdissement, cette hibernation intime se trouvaient, en l’occurrence ce jour là, métaphoriquement justifiés par la vague de froid polaire qui s’attardait sur un Paris comateux et gris et dans lequel maintenant,  il avançait, grelottant, en direction de ce qui lui servait de demeure.

Il est chez lui. Légèrement assommé. Transi jusqu’à l’os, il plaque durant un moment, ses fesses et ses mollets contre le radiateur en  fonte. Un verre de vin chaud, additionné de rhum et de sucre, l’aide à relancer un  métabolisme passablement anesthésié.

En pénétrant dans son appartement, il remarque que le signal lumineux du répondeur clignote et que l’écran luminescent affiche le chiffre 3. On avait donc, et très visiblement essayé de le joindre à trois reprises dans la journée.

Il se désintéresse de la chose et remet à plus tard ou à demain l’audition des messages consignés en son absence. Pour lui, la seule utilité du répondeur, sa vertu cardinale en somme, consiste à ôter tout caractère d’urgence à ce qu’on veut à tout prix vous transmettre. Il trouve que la messagerie, généralisée dans son usage, comme elle l’est de nos jours, flirte en toute impunité avec le délit de harcèlement téléphonique. Il lui répugne de vivre dans ces fausses urgences-là. D’ailleurs, les rares coups de fil qu’il reçoit sont toujours d’une grande banalité et presque exclusivement à caractère professionnel. Donc, pas de quoi emballer le cœur et stimuler de conséquentes poussées d’adrénaline. Comme à son habitude, il expédie la corvée alimentaire en dînant frugalement : ce soir là des pâtes de la veille réchauffées, du fromage, le tout suivi d’une tardive tasse de café. Il peut alors, en pleine paix domestique, s’immerger dans une intimité nocturne placée sous les exclusifs auspices de la lecture et de la musique.

Il ne sait pas très bien, parce qu’il ne s’est jamais vraiment posé la question, si, pour cette nuit là, les six suites pour violoncelle de Bach par Pablo Casals peuvent cohabiter avec les Vies minuscules de Pierre Michon, dont il entreprend l’intégrale relecture. Il fait néanmoins l’essai de l’appariement, se fiant à son sens des «mixages» et aux impénétrables mystères du hasard.

«Ma mère me mit en pension à un âge encore tendre ; non par brimade : on en usait ainsi, le lycée étant loin, les gares peu desservies, les transports coûteux…»

Il avance avec lenteur dans sa lecture, s’imprégnant, au fur et à mesure et en profondeur, de ces variations que la Suite dévident sous l’archet du maître et de celle de l’émouvant phrasé des Vies, les maintenant délicatement ensemble, se faisant souci de ne jamais les brusquer.

Il ne cherche pas pour autant à trouver un accompagnement musical à ce qu’il est en train de lire, ni à établir de sommaires et artificielles «correspondances».

Cependant, grâce à ce dédoublement synchronisé de ses perceptions, il lui arrive parfois de saisir une vibration très ténue, qui n’est ni du texte ni de la musique, mais qui n’existerait pas sans eux. Il y a alors là des sortes de stases, de points d’orgue, qui le laissaient rêveur, le comblent d’un très secret plaisir, dont la naïveté et la fugacité en font tout le prix.  Il est incapable d’entrer plus avant dans la description de ces états de bonheur ému et de bien-être physique. Il peut seulement confier qu’arrivé à ce stade-là et ayant perdu ses repères, il s’est totalement extrait des contingences de son environnement physique.

L’impérieuse et claironnante sonnerie du téléphone, dont les stridences font tout voler en éclats, l’arrache brutalement à son atmosphère que, durant un court instant, il ne sait pas très exactement où il se trouve. Il croit d’abord que c’est à sa porte que l’on sonne avec  insistance, puis finit par décrocher le combiné.

«Allô?

-Le 01 47 00 … ?

-Oui

-Ne coupe pas mon frère. On vous parle d’Oran.

Il reconnaît sans peine la voix acoustiquement filtrée des opératrices du téléphone préposées aux appels internationaux. En Algérie, elles usent toutes de la même formule. S’exprimant d’abord en français, elle reviennent, au moment la connexion, à l’arabe pour annoncer «ne coupe pas mon frère.»

Il attend, sachant que l’opératrice lui demandera aussitôt après de parler.

-Allô ! Parlez !  C’est à vous !

-Allô ? 

Par Malek Alloula 

            (à suivre)  

 

Haut

 

 

Copyright 2003 Le Jour d'Algérie. Conception  M.Merkouche