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Il y a 46 ans,
l’assassinat des inspecteurs des Centres sociaux
Une sale guerre
contre l’intelligence
Le 15 mars 1962,
soit trois jours avant la signature des Accords d’Evian qui allaient
mettre fin à la guerre d’Algérie, l’Organisation de l’armée secrète
(OAS), farouchement opposée à toute idée d’indépendance de
l’Algérie, prit d’assaut le Château-Royal à El Biar où s’étaient
réunis les inspecteurs des Centres sociaux, un organisme créé par
Jacques Soustelle avec l’assistance de Germaine Tillion.
Les assaillants
firent sortir six personnes en les appelant par leurs noms pour les
aligner face à un mur et les fusiller. Les six inspecteurs sont :
Mouloud Feraoun, Max Marchand, Marcel Basset, Robert Eymard, Ali
Hamoutene et Salah Ould Aoudia.
Ces inspecteurs
faisaient partie de ceux qui espéraient fonder un dialogue culturel
entre les communautés en présence en aidant les plus pauvres et les
plus démunis. Ils voulaient servir de passerelle entre ceux que
l’histoire et les vicissitudes de la vie opposaient par les armes.
Une entreprise humaniste bâtie sur la fraternité et la paix. Ils
étaient sans aucun doute les victimes expiatoires d’un ordre
violent, imparable et irrésistible inscrit sur le fronton d’un pays
qui n’avait d’autre alternative pour accéder à sa liberté que
l’ultime solution : la révolte armée. Les ultras ne pouvaient
imaginer un seul instant, qu’après 132 ans d’occupation, de
jouissance de privilèges et de négation de l’indigène, il puisse
surgir un nouvel ordre qui redonnerait la dignité aux autochtones et
la parole aux gueux.
Dans une lettre à
Emmanuel Roblès, écrivain et ami de
M. Feraoun, Ali
Feraoun écrit à propos de son père, le lendemain du drame : «Je l’ai
vu à la morgue. Douze balles, aucune sur le visage. Il était beau,
mon père, mais tout glacé et ne voulait regarder personne. Il y en
avait une cinquantaine, une centaine, comme lui, sur les tables, sur
des bancs, sur le sol, partout. On avait couché mon père au milieu,
sur une table». Jean Amrouche, moins d’un mois avant sa mort le 16
avril 1962, écrivait dans un message :
«Traîtres à la
race des seigneurs étaient Max Marchand, Marcel Bassset, Robert
Eymard, puisqu’ils proposaient d’amener les populations du bled
algérien au même degré de conscience humaine, de savoir technique et
de capacité économique que leurs anciens dominateurs français.
Criminels, présomptueux, Mouloud Feraoun, Ali Hamoutene, Salah Ould
Aoudia qui, s’étant rendus maîtres du langage et des modes de pensée
du colonisateur, pensaient avoir effacé la marque infâmante du
raton, du bicot, de l’éternel péché originel d’indigénat pour lequel
le colonialisme fasciste n’admet aucun pardon. Voilà pourquoi les
six furent ensemble condamnés et assassinés par des hommes qui
refusent l’image et la définition de l’Homme, élaborées lentement à
travers des convulsions sans nombre par ce qu’il faut bien nommer la
conscience universelle».
Dans
l’introduction à la réédition par l’ENAG de «L a terre et le sang»,
Mouloud Mammeri écrivait à propos de l’assassinat de Feraoun : «Le
15 mars 1962, au matin, une petite bande d’assassins se sont
présentés au lieu où, avec d’autres hommes de bonne volonté, il
travaillait à émanciper des esprits jeunes ; on les a alignés contre
le mur et…on a coupé pour toujours la voix de Fouroulou. Pour
toujours ? Ses assassins l’ont cru, mais l’histoire a montré qu’ils
s’étaient trompés, car d’eux il ne reste rien…rien que le souvenir
mauvais d’un geste stupide et meurtrier, mais de Mouloud Feraoun la
voix continue de vivre parmi nous».
Le fils de Salah
Ould Aoudia, Jean-Philippe, ne cesse, lui, de chercher la vérité à
propos de ce massacre et de réclamer que justice soit faite. En
1992, il fit paraître un livre intitulé : «L’assassinat de
Château-Royal» (éditions Tirésias) du nom du lieu qui abritait les
Centres sociaux. Dans une contribution qu’il a faite à l’ouvrage
collectif «Elles et eux et l’Algérie» (éditions Tirésias-2004), il
note : «Le massacre des Centres sociaux éducatifs est un acte dont
les tueurs sont tous si fiers qu’à ce train-là tous les sicaires de
cette organisation déclareront un jour qu’ils ont tiré sur les six
enseignants des Centres sociaux éducatifs. En toute impunité ! En
effet, je ne peux pas, juridiquement, poursuivre un seul de ces onze
‘’salopards’’ qui s’autoproclament assassins de mon père et de ses
compagnons. Cette indécente impunité des criminels trouve son
origine dans les quelque soixante articles détaillant les lois
d’amnistie successives qui témoignent de la bienveillance de la
République, sans cesse renouvelée, à l’égard de ceux qui ont
pourtant voulu la renverser. Merci aux généreux dispensateurs
d’amnistie…
Ces pardonneurs,
toutes tendances politiques confondues, animés du seul souci de
l’unité de la nation, se sont-ils préoccupés de ce que pouvait
ressentir les citoyens hostiles à l’OAS et les victimes de cette
organisation terroriste ? Et que dire de l’écœurante complaisance à
l’égard des tueurs de l’Organisation que celle des médias qui
écartent systématiquement le contrepoids que pourraient constituer
les témoignages des victimes, face à un Jacques Susini, par exemple,
pilier des émissions sur l’OAS et directement impliqué dans le crime
de Château-Royal ? L’affaire du général Aussaresses est
significative de la prééminence du bourreau au sein de notre société
(…) Eh bien, sans que rien ne nous ait préparé, il a suffi qu’un
vieux général borgne proclame haut et fort les multiples exactions
par lui commises et ordonnées à ses équipes de ‘’spécialistes en
liquidation sommaire’’ pour que l’opinion publique franchisse cet
obstacle qu’on pensait insurmontable et admette que la ‘’question’’
préalable avait été restaurée par la France pendant la guerre
d’Algérie. La parole du tortionnaire a été plus convaincante que
celle du supplicié, de l’intellectuel et de l’historien le plus
éminent».
En 1998, une
association a été créée en France à la mémoire de Mouloud Feraoun et
de ses cinq compagnons assassinés pour pérenniser le souvenir de ces
humanistes tués dans l’exercice de leurs fonctions et pour
entretenir la mémoire autour des idéaux qui étaient les leurs par
tous les moyens possibles (conférences, distributions de prix,
publications,…). L’association compte «poursuivre l’œuvre
humanitaire qu’ils avaient entreprise dans le sens de la fraternité
et de la paix, et honorer également toutes les au-tres victimes de
l’intolérance et du fanatisme».
Mouloud Feraoun
face à la presse
Mouloud Feraoun a
eu beaucoup d’entretiens avec des journalistes ou des écrivains
illustres, à l’image d’Albert Camus. Il a même un enregistrement à
la télévision (ORTF) datant de la fin des années 1950. Pour un homme
de lettres, cela fait partie des activités ordinaires liées au
métier tendant à susciter débats et controverses et allant, aussi,
dans le sens de la promotion de sa propre production.
Pour Mouloud
Feraoun, l’entretien journalistique n’obéit pas à une simple
formalité dictée par «le marketing», pourtant nécessaire, ni à un
ludique échange de questions/réponses. C’est plutôt la continuité,
le prolongement de l’homme lucide, humble et humaniste qui s’était
investi dans l’écriture, l’éducation des jeunes générations et la
promotion des Centres sociaux. Quatre jours avant le cessez-le-feu,
il paya de sa vie sa générosité, son engagement humaniste et son
honnêteté intellectuelle. Mouloud Feraoun a été un témoin privilégié
d’un des conflits les plus sanglants du 20e siècle après les deux
Guerres mondiales. Témoin ? Pas seulement. Dans la tourmente
indescriptible où il n’y a pas que des héros et des traîtres,
l’écrivain devient acteur même si, par des efforts surhumains, il
essaie de casser les ressorts de cette dichotomie et de ce
manichéisme réducteurs. Pour cela, il suffit de feuilleter le
«Journal» que Feraoun avait tenu entre 1955 et 1962 pour se rendre
compte des déchirements et de la lucidité précoce du fils de Tizi
Hibel. L’environnement journalistique, à la périphérie de la
littérature, qui régnait à la fin des années 1940 et tout le long
des années 1950 était caractérisé par le réveil de la conscience
européenne faisant suite à la déchéance des valeurs humaines et
morales ayant marqué la Seconde Guerre mondiale. Les écrits et
témoignages relatifs à cette période ont, en quelque sorte, balisé
le champ intellectuel de ce que sera l’Europe pendant les décennies
suivantes (coexistence pacifique, humanisme, lutte contre le
révisionnisme en histoire,…).
Les grands auteurs
ayant marqué ce bouillonnement médiatico-littéraire étaient, entre
autres, Jean Paul Sartre, Albert Camus, André Malraux, Simone de
Beauvoir, Raymond Aron, André Gide et François Mauriac (ce dernier
était le premier à utiliser, dans le journal «Le Figaro» le terme
Holocauste, avec grand H, pour désigner le massacre des juifs par
les nazis. En hébreux, c’est la Shoah).
Mouloud Feraoun,
écrivain «indigène», instituteur du bled ayant décroché une place au
soleil, ne fait pas partie évidemment de cet «aréopage» même s’il
est pétri des mêmes valeurs humanistes, laïques et républicaines que
ces illustres hommes et femmes de lettres. Comme il l’exprime dans
ses œuvres et dans ses entretiens, Feraoun traite de l’homme kabyle,
de la Kabylie et de la kabylité en les inscrivant dans la grande
épopée de l’humanité avec ses hauts et ses bas, ses joies et ses
grisailles, ses imperfections et son élévation. Cette
spécificité/universalité n’est pas familière des esprits engoncés
dans la vie mondaine et les airs de villégiature.
M. Mammeri
s’adresse à Feraoun en ces termes : «Mais, vieux frère, tu en as
connu d’autres ; tu sais que pour aller à Ighil Nezman, de quelque
côté qu’on les prenne, les chemins montent. Et puis après ? Tu sais
aussi que les hauteurs se méritent. En haut des collines d’Adrar n
nnif, on est plus près du ciel». Tahar Djaout dira de lui: «Malgré
cette carrière brisée (par la mort), M. Feraoun restera pour les
écrivains du Maghreb un aîné attachant et respecté, un de ceux qui
ont ouvert à la littérature nord- africaine l’aire internationale où
elle ne tardera pas à inscrire ses lettres de noblesse. Durant la
guerre implacable qui ensanglanta la terre d’Algérie, M. Feraoun a
porté aux yeux du monde, à l’instar de Mammeri, Dib, Kateb et
quelques autres, les profondes souffrances et les espoirs tenaces de
son peuple. Parce que son témoignage a refusé d’être manichéiste,
d’aucuns y ont vu un témoignage hésitant ou timoré. C’est, en
réalité, un témoignage profondément humain et humaniste par son
poids de sensibilité, de scepticisme et d’honnêteté. C’est pourquoi,
cette œuvre généreuse et ironique inaugurée par ‘’Le Fils du
pauvre’’ demeurera comme une sorte de balise sur la route tortueuse
où la littérature maghrébine a arraché peu à peu le droit à la
reconnaissance. C’est une œuvre de pionnier qu’on peut désormais
relire et questionner».
Par Saâd
Taferka
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