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M. Mohamed Tahar Guerfi au Jour d’Algérie :
«L’importation
du livre est privilégiée aux dépens de la production»
Rencontré en marge
du XIe Sila (Salon international du livre d’Alger), le président du
Syndicat national des éditeurs du livre (Snel) a bien voulu nous
faire le point sur les nombreux problèmes que rencontrent les
éditeurs algériens et les questions liées à la profession.
Depuis quelque
temps, plusieurs librairies ont troqué leur espace contre le
commerce d’habillement et de restauration. Comment expliquez-vous
cette situation ?
La situation
actuelle fait mal, l’on n’encourage pas à la création des
librairies, bien au contraire, aujourd’hui, les lieux de culture et
des livres sont cédés à des marchands de chaussures ! A titre
d’exemple, à Boumerdès, la grande ville universitaire, il n’existe
qu’une seule librairie professionnelle ! La librairie El Ghazali
d’Alger vient d’être cédée à un marchand de chaussures ! Je voudrais
préciser que certaines librairies dont El Ghazali, étaient des fonds
de l’ex-Sned (Société nationale d’édition et de distribution),
devenue l’Enal par la suite (Entreprise nationale du livre). Cette
dernière avait cédé ces espaces à ses fonctionnaires, certains se
sont constitués en collectif pour gérer une librairie, c’est ainsi
que ces fonds publics ont été gérés pendant une dizaine d’années. Je
déplore ces espaces de livres qui se transforment en des commerces
de chaussures ou autre, ceci ne peut se produire qu’en Algérie!
Selon vous,
pourquoi ces librairies ferment-elles ?
Ces librairies
ferment car pour certaines, c’est peu rentable, les gérants trouvent
peut- être leurs comptes ailleurs. Je ne trouve pas les mots pour
qualifier ce geste, les libraires doivent être des gens du métier,
ce qui, n’est malheureusement pas souvent le cas, ces derniers
manquent de formation, d’encadrement et parfois ils ne savent même
pas lire un bouquin ! C’est triste mais c’est la réalité, il faut la
dire. Je pense que tout cela est le résultat de l’inexistence d’une
politique culturelle. Les jeunes bibliothécaires qui sortent
fraîchement des universités, déjà formés dans le domaine,
s’orientent, soit vers des administrations qui disposent de
bibliothèques ou souhaitent créer leurs propres librairies. Pourquoi
ne pas les encourager et les motiver en mettant en place les
mécanismes qui le leur permettent et les poussent à rester fidèles à
ce métier. Le ministère de l’Education nationale doit également
laisser les libraires vendre le manuel scolaire, croyez-moi cette
démarche va les booster et même pousser à l’ouverture de nouvelles
libraires.
En parlant
d’édition, les thèmes abordés par nos éditeurs restent réduits à des
sujets bien précis et souvent rébarbatifs : parascolaire,
témoignages sur la révolution, cuisine… Si on les compare avec les
maisons arabes, on remarque que ces dernières proposent une variété
de livres dans différents domaines (traduction, livres techniques et
scientifiques, romans, histoires des arts, politique..).
Pourquoi nos éditeurs n’osent pas aller plus loin ?
Nous ne pouvons
comparer les maisons algériennes avec les maisons d’édition arabes,
car ces dernières tout comme les maisons européennes sont anciennes,
et cumulent le plus souvent 60 ans d’expérience, voire un siècle, ce
qui n’est pas le cas pour nous. L’âge d’une maison d’édition se
mesure par la durée et l’édition algérienne est encore à l’état
embryonnaire, nos éditeurs, particulièrement dans le secteur privé,
n’ont été lancés que dans les années 1980, soit 26 ans d’expérience,
c’est pour cela que la production reste en deçà des attentes. Aussi
nos éditeurs disposent de moyens limités, contrairement aux éditeurs
étrangers qui jouissent de nombreux avantage, à titre d’exemple, le
Liban est un modèle, il accorde des facilités à ses éditeurs pour
imprimer, réaliser ou importer des livres. Parallèlement, nos
éditeurs rencontrent toutes les difficultés à mettre sur le marché
le livre.
Pouvez-vous
nous parler des contraintes qu’affrontent les éditeurs ?
D’abord, le
problème de la matière première, à savoir le papier. Il faut que
vous sachiez que c’est l’importateur qui impose «la qualité» du
papier à l’éditeur, en Algérie, il est très difficile de réaliser un
beau livre, avec un type de papier, coloré…. Pourquoi ? Tout
simplement, nous n’avons pas cette variété de choix, l’on nous
propose un seul type de papier, nous l’acceptons et nous nous
taisons et nous sommes heureux si jamais nous arrivons à le réaliser
! Les livres algériens sont faits avec du papier dit extra blanc,
destiné généralement à la correspondance, or, il est déconseillé, il
ne facilite pas la lecture, normalement, il y a d’autres types de
papier. Les taxes imposées sur les livres produits localement
dépassent les taxes des livres importés. Ainsi, on a tendance à
favoriser l’importation plutôt que la production. Il y a également
les lacunes de la distribution, nous sommes, je crois le seul pays
qui n’exporte pas ses livres. Lorsque nous participons à des Salons
internationaux, l’éditeur algérien se prend totalement en charge
(transport du produit, hébergement…), contrairement à certains pays
limitrophes qui encouragent et soutiennent leurs éditeurs même dans
l’acheminement des livres dans des valises diplomatiques jusqu’au
lieu de l’exposition ! Nous sommes les moujahids des livres et de
l’édition, nous souffrons en silence. J’espère que dans les
prochaines années, l’on pensera à encourager la mise en place d’une
véritable industrie du livre, d’ailleurs, c’est pour cela que très
peu investissent dans ce domaine.
Propos
recueillis
par Irane
Belkhedim
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