Nous reproduisons textuellement des articles publiés à partir de 1990 dans différents journaux algériens, sous la plume de Aïssa Khelladi, en guise de témoignage journalistique sur une époque chargée de tous les espoirs et de tous les dangers. Ces articles de presse n’ont aucune autre prétention, sinon de restituer un regard à vif, parmi tant d’autres, sur un moment qualifié de tournant historique de notre pays. Plus que sur ce moment important pour tous, l’intérêt éventuel d’une telle démarche résiderait dans la manière avec laquelle un journaliste témoigne de son travail et, finalement, de lui-même. Un point de vue en somme, avec tout ce qui va avec.

 

Ecrits sur le vif

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Ali Kafi à la nation
Du discours et de ce qu’il cache…
                   Par Aïssa Khelladi

 

 23/08/10

 

Ali Kafi à la nation

Du discours et de ce qu’il cache…

 Le discours de Ali Kafi n'est pas historique, n'en déplaise au commentateur de l'ENTV, il est plutôt révélateur. On peut y lire aisément les enjeux qui l'ont motivé, les rapports de force qu'il exprime, les compromis imaginés par les animateurs du pouvoir pour préserver leur cohésion et les contradictions, voire les paradoxes qui les affectent.

On peut sans peine faire un diagnostic, dresser un état des lieux, à la lumière de la propre grille de lecture de la situation, telle qu’élaborée dans le discours, et nous rendre mieux compte des forces et des faiblesses qu’il contient.

S’impose un résumé qui ne soit pas forcément une simplification : après avoir dressé un bilan, plutôt positif, du HCE, Ali Kafi nous rappelle qu’il s’agit-là d’une instance provisoire et non d’une nouvelle façon de gérer le pays. Cela durera encore, tout au plus, une année, le terme normal du mandat présidentiel.

Durant ce laps de temps, pas de changement dans les équipes dirigeantes, notamment le Chef du gouvernement. 1993, sera l’année, entre autres, de la stabilité. Ensuite, le peuple décidera souverainement («en toute sécurité et sans contrainte») de la meilleure façon de poursuivre cette transition, dans le cadre d’une Constitution amendée. Fuites organisées ou  pas, tous les observateurs s’attendaient à l’annonce d’un référendum  portant sur une révision constitutionnelle. Boudiaf en avait d’ailleurs exprimé la nécessité à plusieurs reprises. Mais rares sont ceux qui avaient supposé que cette révision allait porter sur autre chose que l’interdiction des partis religieux et régionalistes conformément aux dispositions, très explicites au demeurant, de la Constitution de février 1989. Or, il s’agit en l’occurrence de redéfinir les «équilibres du pouvoir». En clair : il faudra s’attendre à voir l’Algérie rompre avec le régime présidentiel. La fonction de président est appelée à un balisage. Le prochain élu du peuple sera sous haute surveillance. Nous verrons plus loin pourquoi et au profil de qui. Dans le même moment, les Algériens devront voter pour «le type de transition» qu’ils préfèrent. Là aussi, la question qui leur sera posée est claire : Voulez-vous des élections  maintenant (c’est-à-dire dans trois ans !) ou plus tard, cinq, dix ans… ?»

Ceux qui peuvent penser que la transition vers une nouvelle Constitution, destinée à mieux contrôler le futur président de la République, sera suivie aussitôt par des élections présidentielles, seront bien en peine de nous expliquer à quoi rime alors tous ces discours sur la manière de continuer la transition… Avec un peu de chance, quelque «décideur» bien inspiré pourrait aussi nous demander de choisir entre un HCE élargi ou pas, un Conseil consultatif ouvert aux partis ou non, ainsi de suite.

A moins, bien sûr, que dans l’esprit des auteurs de cette initiative référendaire projetée, l’élection présidentielle ne règle en rien le caractère transitoire de notre situation. Dans ces conditions, cette élection peut se tenir en 1994 par exemple. Et le pauvre candidat élu n’aura d’autre choix que celui d’appliquer le type de transition décidée pour lui, par les citoyens adultes, grâce à la bienveillante attention de ceux qui en ont décidé ainsi !

Bref, soyons optimistes et di-sons que les prochaines élections présidentielles se tiendront en 1996 (au lieu de 98 ou l’an 2003), Belaïd Abdesselam aura toute la latitude de réussir, nous l’espérons, son programme. Mais d’ici-là que fera le

pouvoir ? Contradictions et paradoxes sont le reflet de la situation que nous vivons et des rapports de force qui existent au sommet…

Aït Ahmed gêné

D’abord, comme dans un clin d’œil à Saïd Sadi, Ali Kali dit : «Le HCE se prépare à confier le pays aux soins de la nouvelle génération attachée aux valeurs de Novembre». Pourquoi ne pas prêter à nos dirigeants le noble souci de passer le flambeau ? Mais comment ignorer aussi son obsession de Aït Ahmed, chef incontestable d’une région dont l’aspiration culturelle, plus que la spécificité elle-même, tend à devenir la matrice autour de laquelle se bâtit le projet idéologique d’un pouvoir en mal de modernité ? Laquelle des deux raisons est aujourd’hui la plus forte : promouvoir les jeunes élites politiques ou bien neutraliser un rival, comme Aït Ahmed, en jouant sur ses adversaires ? La plate-forme rédigée par Saïd Sadi à la veille de ce discours et dans laquelle est réaffirmé avec force son attachement aux valeurs de Novembre, plaide pour la seconde hypothèse.

Novembre mérite une halte, il draine avec lui des valeurs qu’il faudra un jour mieux définir. La jeunesse algérienne ne sait plus très bien lesquelles sont ces valeurs depuis que, ironie du sort, elles ont servi à «légitimer» des hommes et des pouvoirs qui en ont usé et abusé. Novembre, c’est le FLN : comment contourner le sigle alors même que tous les dirigeants d’aujourd’hui s’en réclamaient encore il y a trois ans à peine ? Novembre, c’est le socialisme  sacré prôné par ceux-là mêmes qui à présent se reconvertissent au libéralisme. Novembre c’est l’islam dans le prolongement duquel le FIS de la djaz’ara affirmait avec acharnement son inspiration.

Tirant les enseignements de l’assassinat de Boudiaf, Ali Kafi déclare avoir compris que c’était aux valeurs de Novembre qu’on voulait «régler leurs comptes». Il ajoute plus loin que ce qui ressort des discussions menées par le HCE avec les partis et les différentes associations, c’est «l’attachement du peuple aux valeurs de Novembre». Mieux dit-il, le divorce entre le citoyen et le pouvoir vient du fait que ce dernier a dévié de ces valeurs et donc la seule issue pour reconstruire cette conscience se trouve dans le retour à «Novembre», notamment par l’implication dans le pouvoir des nouvelles générations qui lui affirment (à Novembre) leur attachement. Vous suivez ? Nous assistons ici à une grave manipulation du concept. Grave parce que, étant le produit d’un peuple, personne n’a le droit de s’ériger en représentant de notre histoire ni surtout, parce que c’est toujours de cette façon qu’on instaure la confusion dans l’esprit des citoyens :

1) Si les Novembristes font des erreurs, c’est que le Novembrisme est mauvais.

2) Comme Novembre ne peut-être mauvais, les bons Novembristes seront forcément… les islamistes !

Novembre et le verrouillage

Faut-il pour autant mettre Novembre de côté? Certes, non. Ce pays a besoin de son histoire, aujourd’hui plus que jamais. Il faut juste empêcher certains de s’en emparer pour asseoir leur pouvoir dessus ou encore, plus grave, leur haine de ce pays. L’animateur de la fameuse émission télévisée «Face à la presse» demandait aux représentants de chaque parti de présenter un programme au lieu de bavarder sans cesse. Le HCE a un programme, lui. Celui de Belaïd Abdesselam. Mieux, il a un projet de société : l) une République moderne et forte. 2) une Société démocratique où règnent la liberté d’expression et les droits de l’homme. 3) un Système politique régi par l’alternance dans une nation ouverte, au monde et consciente de ses responsabilités, notamment régionales.

Ses objectifs immédiats sont d’éradiquer le terrorisme et les autres fléaux sociaux (entendre la corruption), renforcer l’appareil judiciaire et lui conférer les moyens nécessaires à son bon fonctionnement ; redresser l’économie nationale en faisant sortir le pays «du piège de l’endettement» ; assainir notre administration des lourdeurs bureaucratiques pour permettre à nos cadres d’exercer pleinement leur rôle au moment où «les experts et observateurs étrangers suivent avec attention notre expérience actuelle de la transition», etc. Objectifs nobles s’il en est. Il y a une évolution indéniable dans la vision du HCE. Le discours lui-même est serein quoique déclamé avec force par un Ali Kafi qu’on sentait plus ferme, plus préparé progressivement mais sans le moindre doute. C’est «une situation idéale», semble-t-il dire, dont il faut profiter pour mener la rupture aussi bien avec l’ancien système qu’avec les mentalités qu’il a façonnées. Rien ne saura s’y opposer, ni les attaques vaines ni les manœuvres souterraines des autres.

Reste à savoir comment on peut envisager sérieusement opérer de telles ruptures dans la continuité? Comment peut-on mener une «révolution» et programmer des élections? Comment peut-on imposer (di-sons proposer) un projet de société et annoncer son auto-dissolution (c’est-à-dire celle du HCE) à terme – c’est d’ailleurs là une des pires erreurs politiques qui soient ? Comment peut-on affirmer sa volonté de s’ouvrir au dialogue et mettre tout en œuvre pour le verrouiller ?

Les contradictions ou ces paradoxes sont le reflet de la situation que nous vivons et des rapports de force qui existent au sommet. En fait, il n’y a de toute évidence pas un mais plusieurs rédacteurs du discours prononcé par Ali Kafi. Cela n’enlève rien à sa cohérence générale. Nous assistons tout simplement à un compromis entre ceux qui prônent l’ouverture politique et ceux qui sont contre. Le recours au référendum pour décider du type de transition à mener est une feinte naturellement, nonobstant la nature même des propositions concrètes qui seront annoncées le jour venu. L’idée même d’une transition, au-delà de 93, suffit à indiquer l’ampleur de la détermination des hommes du HCE à rester aux postes de commande. D’ici là, ceux qui, pour une raison ou une autre (il n’y a guère de saints dans ces sphères) espèrent un arbitrage aux suffrages universels devront se résoudre à subir et se taire. D’ailleurs, l’initiative n’a jamais été de leur côté depuis janvier 92. Quant aux réconciliateurs, ils sont morts et enterrés depuis probablement la même date, sauf dans l’esprit enfiévré de ceux qui les voient partout.

Echec donc pour les uns. Serait-ce une victoire pour les autres ?

Aïssa Khelladi

L’événement n° 105 semaine du 17 au 23 janvier 1993

 

 

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