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Ali Kafi à la nation
Du discours et
de ce qu’il cache…
Le discours de
Ali Kafi n'est pas historique, n'en déplaise au commentateur de l'ENTV,
il est plutôt révélateur. On peut y lire aisément les enjeux qui
l'ont motivé, les rapports de force qu'il exprime, les compromis
imaginés par les animateurs du pouvoir pour préserver leur cohésion
et les contradictions, voire les paradoxes qui les affectent.
On peut sans peine
faire un diagnostic, dresser un état des lieux, à la lumière de la
propre grille de lecture de la situation, telle qu’élaborée dans le
discours, et nous rendre mieux compte des forces et des faiblesses
qu’il contient.
S’impose un résumé
qui ne soit pas forcément une simplification : après avoir dressé un
bilan, plutôt positif, du HCE, Ali Kafi nous rappelle qu’il
s’agit-là d’une instance provisoire et non d’une nouvelle façon de
gérer le pays. Cela durera encore, tout au plus, une année, le terme
normal du mandat présidentiel.
Durant ce laps de
temps, pas de changement dans les équipes dirigeantes, notamment le
Chef du gouvernement. 1993, sera l’année, entre autres, de la
stabilité. Ensuite, le peuple décidera souverainement («en toute
sécurité et sans contrainte») de la meilleure façon de poursuivre
cette transition, dans le cadre d’une Constitution amendée. Fuites
organisées ou pas, tous les observateurs s’attendaient à l’annonce
d’un référendum portant sur une révision constitutionnelle. Boudiaf
en avait d’ailleurs exprimé la nécessité à plusieurs reprises. Mais
rares sont ceux qui avaient supposé que cette révision allait porter
sur autre chose que l’interdiction des partis religieux et
régionalistes conformément aux dispositions, très explicites au
demeurant, de la Constitution de février 1989. Or, il s’agit en
l’occurrence de redéfinir les «équilibres du pouvoir». En clair : il
faudra s’attendre à voir l’Algérie rompre avec le régime
présidentiel. La fonction de président est appelée à un balisage. Le
prochain élu du peuple sera sous haute surveillance. Nous verrons
plus loin pourquoi et au profil de qui. Dans le même moment, les
Algériens devront voter pour «le type de transition» qu’ils
préfèrent. Là aussi, la question qui leur sera posée est claire :
Voulez-vous des élections maintenant (c’est-à-dire dans trois ans
!) ou plus tard, cinq, dix ans… ?»
Ceux qui peuvent
penser que la transition vers une nouvelle Constitution, destinée à
mieux contrôler le futur président de la République, sera suivie
aussitôt par des élections présidentielles, seront bien en peine de
nous expliquer à quoi rime alors tous ces discours sur la manière de
continuer la transition… Avec un peu de chance, quelque «décideur»
bien inspiré pourrait aussi nous demander de choisir entre un HCE
élargi ou pas, un Conseil consultatif ouvert aux partis ou non,
ainsi de suite.
A moins, bien sûr,
que dans l’esprit des auteurs de cette initiative référendaire
projetée, l’élection présidentielle ne règle en rien le caractère
transitoire de notre situation. Dans ces conditions, cette élection
peut se tenir en 1994 par exemple. Et le pauvre candidat élu n’aura
d’autre choix que celui d’appliquer le type de transition décidée
pour lui, par les citoyens adultes, grâce à la bienveillante
attention de ceux qui en ont décidé ainsi !
Bref, soyons
optimistes et di-sons que les prochaines élections présidentielles
se tiendront en 1996 (au lieu de 98 ou l’an 2003), Belaïd Abdesselam
aura toute la latitude de réussir, nous l’espérons, son programme.
Mais d’ici-là que fera le
pouvoir ?
Contradictions et paradoxes sont le reflet de la situation que nous
vivons et des rapports de force qui existent au sommet…
Aït Ahmed gêné
D’abord, comme
dans un clin d’œil à Saïd Sadi, Ali Kali dit : «Le HCE se prépare à
confier le pays aux soins de la nouvelle génération attachée aux
valeurs de Novembre». Pourquoi ne pas prêter à nos dirigeants le
noble souci de passer le flambeau ? Mais comment ignorer aussi son
obsession de Aït Ahmed, chef incontestable d’une région dont
l’aspiration culturelle, plus que la spécificité elle-même, tend à
devenir la matrice autour de laquelle se bâtit le projet idéologique
d’un pouvoir en mal de modernité ? Laquelle des deux raisons est
aujourd’hui la plus forte : promouvoir les jeunes élites politiques
ou bien neutraliser un rival, comme Aït Ahmed, en jouant sur ses
adversaires ? La plate-forme rédigée par Saïd Sadi à la veille de ce
discours et dans laquelle est réaffirmé avec force son attachement
aux valeurs de Novembre, plaide pour la seconde hypothèse.
Novembre mérite
une halte, il draine avec lui des valeurs qu’il faudra un jour mieux
définir. La jeunesse algérienne ne sait plus très bien lesquelles
sont ces valeurs depuis que, ironie du sort, elles ont servi à
«légitimer» des hommes et des pouvoirs qui en ont usé et abusé.
Novembre, c’est le FLN : comment contourner le sigle alors même que
tous les dirigeants d’aujourd’hui s’en réclamaient encore il y a
trois ans à peine ? Novembre, c’est le socialisme sacré prôné par
ceux-là mêmes qui à présent se reconvertissent au libéralisme.
Novembre c’est l’islam dans le prolongement duquel le FIS de la
djaz’ara affirmait avec acharnement son inspiration.
Tirant les
enseignements de l’assassinat de Boudiaf, Ali Kafi déclare avoir
compris que c’était aux valeurs de Novembre qu’on voulait «régler
leurs comptes». Il ajoute plus loin que ce qui ressort des
discussions menées par le HCE avec les partis et les différentes
associations, c’est «l’attachement du peuple aux valeurs de
Novembre». Mieux dit-il, le divorce entre le citoyen et le pouvoir
vient du fait que ce dernier a dévié de ces valeurs et donc la seule
issue pour reconstruire cette conscience se trouve dans le retour à
«Novembre», notamment par l’implication dans le pouvoir des
nouvelles générations qui lui affirment (à Novembre) leur
attachement. Vous suivez ? Nous assistons ici à une grave
manipulation du concept. Grave parce que, étant le produit d’un
peuple, personne n’a le droit de s’ériger en représentant de notre
histoire ni surtout, parce que c’est toujours de cette façon qu’on
instaure la confusion dans l’esprit des citoyens :
1) Si les
Novembristes font des erreurs, c’est que le Novembrisme est mauvais.
2) Comme Novembre
ne peut-être mauvais, les bons Novembristes seront forcément… les
islamistes !
Novembre et le
verrouillage
Faut-il pour
autant mettre Novembre de côté? Certes, non. Ce pays a besoin de son
histoire, aujourd’hui plus que jamais. Il faut juste empêcher
certains de s’en emparer pour asseoir leur pouvoir dessus ou encore,
plus grave, leur haine de ce pays. L’animateur de la fameuse
émission télévisée «Face à la presse» demandait aux représentants de
chaque parti de présenter un programme au lieu de bavarder sans
cesse. Le HCE a un programme, lui. Celui de Belaïd Abdesselam.
Mieux, il a un projet de société : l) une République moderne et
forte. 2) une Société démocratique où règnent la liberté
d’expression et les droits de l’homme. 3) un Système politique régi
par l’alternance dans une nation ouverte, au monde et consciente de
ses responsabilités, notamment régionales.
Ses objectifs
immédiats sont d’éradiquer le terrorisme et les autres fléaux
sociaux (entendre la corruption), renforcer l’appareil judiciaire et
lui conférer les moyens nécessaires à son bon fonctionnement ;
redresser l’économie nationale en faisant sortir le pays «du piège
de l’endettement» ; assainir notre administration des lourdeurs
bureaucratiques pour permettre à nos cadres d’exercer pleinement
leur rôle au moment où «les experts et observateurs étrangers
suivent avec attention notre expérience actuelle de la transition»,
etc. Objectifs nobles s’il en est. Il y a une évolution indéniable
dans la vision du HCE. Le discours lui-même est serein quoique
déclamé avec force par un Ali Kafi qu’on sentait plus ferme, plus
préparé progressivement mais sans le moindre doute. C’est «une
situation idéale», semble-t-il dire, dont il faut profiter pour
mener la rupture aussi bien avec l’ancien système qu’avec les
mentalités qu’il a façonnées. Rien ne saura s’y opposer, ni les
attaques vaines ni les manœuvres souterraines des autres.
Reste à savoir
comment on peut envisager sérieusement opérer de telles ruptures
dans la continuité? Comment peut-on mener une «révolution» et
programmer des élections? Comment peut-on imposer (di-sons proposer)
un projet de société et annoncer son auto-dissolution (c’est-à-dire
celle du HCE) à terme – c’est d’ailleurs là une des pires erreurs
politiques qui soient ? Comment peut-on affirmer sa volonté de
s’ouvrir au dialogue et mettre tout en œuvre pour le verrouiller ?
Les contradictions
ou ces paradoxes sont le reflet de la situation que nous vivons et
des rapports de force qui existent au sommet. En fait, il n’y a de
toute évidence pas un mais plusieurs rédacteurs du discours prononcé
par Ali Kafi. Cela n’enlève rien à sa cohérence générale. Nous
assistons tout simplement à un compromis entre ceux qui prônent
l’ouverture politique et ceux qui sont contre. Le recours au
référendum pour décider du type de transition à mener est une feinte
naturellement, nonobstant la nature même des propositions concrètes
qui seront annoncées le jour venu. L’idée même d’une transition,
au-delà de 93, suffit à indiquer l’ampleur de la détermination des
hommes du HCE à rester aux postes de commande. D’ici là, ceux qui,
pour une raison ou une autre (il n’y a guère de saints dans ces
sphères) espèrent un arbitrage aux suffrages universels devront se
résoudre à subir et se taire. D’ailleurs, l’initiative n’a jamais
été de leur côté depuis janvier 92. Quant aux réconciliateurs, ils
sont morts et enterrés depuis probablement la même date, sauf dans
l’esprit enfiévré de ceux qui les voient partout.
Echec donc pour
les uns. Serait-ce une victoire pour les autres ?
Aïssa Khelladi
L’événement n°
105 semaine du 17 au 23 janvier 1993
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