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Belaid Abdesselam
«C'est nous ou le chaos ?»
Belaïd Abdesselam nous mène pieds et
poings liés vers le meilleur de nous-même : le passé, le sien
s'entend. La dernière trouvaille en date fut l'appel, officiellement
adressé aux militants du FLN, à se démarquer de leur direction pour
venir le rejoindre.On savait le pouvoir, d’une façon générale, en
panne de militants, mais quoi, faut-il pour autant ressusciter
l’époque bénie du FLN sous prétexte que c’est M. Abdesselam qui le
veut ?! Car un FLN livré au chef du gouvernement ne peut être qu’un
FLN au pouvoir ou alors l+l ne font pas deux.
Autrement dit, il suffira que les
militants du FLN disent « oui » à la proposition du chef du
gouvernement pour que, de facto, nous redevenions les sujets, ô
combien enviables, d’un royaume que l’on croyait perdu, celui du
parti-Etat. Il est dans la logique de son évolution actuelle que le
pouvoir, un jour ou l’autre, finisse par se réapproprier un FLN qui
se veut aujourd’hui dans l’opposition. Et ce n’est pas tant quelque
résistance héroïque de l’actuelle direction de ce parti qui en a
retardé le projet, mais plutôt l’absence d’une vision claire chez
nos dirigeants et le manque de détermination, quand ce ne sont pas
des divergences internes, jamais exprimées, jamais connues, qui ont
contrecarré jusqu’ici la démarche. Tout se passe comme si l’idée du
RPN n’est pas encore enterrée dans tous les esprits et que de
nouveaux clivages, sur la question de l’instrumentalisation du FLN
(désormais premier parti politique national, en l’absence du FIS),
vont apparaître et s’aggraver à mesure que échéances électorales
d’improbables vont se rapprocher.
Avancer à reculons
Mais revenons au Premier ministre.
Voici un homme dont la démarche paraît ambiguë et contradictoire,
qui semble avancer à reculons, mais dont le tempérament politique,
plus que ses bravades, nous étonnera toujours. Huit mois après sa
nomination, il n’a pas avancé d’un pouce. Mais qui peut nier qu’il
soit parvenu à casser l’essentiel du dispositif mis en place par ses
prédécesseurs ? Dans le problématique processus de libéralisation
enclenché en 1989, il n’a pas pris une seule mesure pour favoriser
son nécessaire au développement. Néanmoins, il a su avec une
relative cohérence en compromettre les principaux aspects.
Aujourd’hui, force est d’admettre que nous sommes revenus à une
gestion administrative des affaires. Tout cela, nous dit-il, est le
prix à payer pour mériter, plut tard (histoire de trois ou cinq ans)
l’économie de marché. Traduisons : pour mieux libéraliser un jour,
il faut étatiser toujours. Curieux raisonnement. D’autant plus
curieux que la re-étatisation en cours est censée nous faire sortir
de la crise. Mais alors, Monsieur le Chef du gouvernement, si votre
procédé est le bon, pourquoi l’abandonner ensuite au profit des
« rapaces » capitalistes ? Pourquoi redresser l’économie pour
l’offrir comme un fruit mûr à la bourgeoisie ? Il ne fait aucun
doute pour Abdesselam que la libération économique soit un luxe de
riches (que l’on peut se permettre, mais une fois que l’on soit
redevenu riche) et non pas un moyen absolument indispensable pour
sortir d’une crise advenue précisément par la coupable volonté de
ceux qui n’ont pas voulu s’en servir. Au fond, ce qui gêne le plus
dans le libéralisme économique, c’est son prix politique : la
démocratie, qui constitue une menace directe pour le pouvoir. Si
jusqu’ici l’on s’est acharné à expliquer notre crise par des
anecdotes à des citoyens que l’on croit irrémédiablement tarés,
c’est dans le souci de cacher le soleil avec un tamis. Le problème
posé à ce pays est limpide : si le pouvoir s’aventurait à
libéraliser, conformément à la marche du siècle (ou, si vous
voulez, à l’intérêt de la nation), il courrait le risque de céder la
place. Et c’est là qu’intervient la donne islamiste. Comment faire
des élections libres qui ne leur permettraient pas d’occuper le
pouvoir ? Pour répondre à cette question, il aurait fallu examiner
attentivement l’origine des échecs qui ont frappé la tentative
démocratique initiée après 1988.
Etat second
Tel n’est pas le cas – on n’a pas le
temps d’examiner chez nous. Avec Belaïd Abdesselam, il s’agit de
faire comme si l’Algérie s’était arrêtée en 1980, à l’époque où il
avait entamé, lui, sa traversée du désert. A force de noirceur la
décennie 1980-90 n’existerait plus. Un cauchemar tout au plus. Exit
l’islamisme, la bourgeoisie, Octobre 1988, le Mur de Berlin, la fin
des blocs... Il nous propose de vivre un état second, une pathologie
de comportement, une affaire dont le psychiatre Saïd Sadi aurait pu
se saisir s’il pensait un peu plus à son métier qu’à la politique.
L’univers de Belaïd Abdesselam est peuplé de comploteurs, de
journalistes espions, d’ennemis farouches toujours à l’affût d’une
occasion pour le déstabiliser. Il se retient avec difficulté pour
proclamer la victoire finale (et toute personnelle) sur le FMI et en
profite, généreux, pour lancer un appel d’offre public aux éleveurs
de vaches étrangers ! Cet homme est-il cohérent ?
Reconnaissons-lui cependant le mérite
d’être un homme de combat. Son vrai problème réside peut-être dans
le fait qu’il ne sait pas très bien qui il faut combattre. C’est
tout le sens de son appel au secours adressé aux militants du FLN et
de l’ex-FIS. Voilà, nous y sommes : si l’ouverture politique pose la
question des islamistes, le verrouillage rendra leur avènement (par
le haut ou par le bas au choix) inéluctable ! Comment ?
1- Parce qu’il n’y a plus d’alternative
à l’issue islamiste. Des hommes nous disent : « Ou c’est nous, ou
c’est le chaos ».
Ce ne sont pas deux projets de société
qui s’affrontent, mais deux démarches tactiques qui laissent la
porte ouverte à toutes les alliances.
2- Parce que le pouvoir a jusqu’ici été
récupéré par défaut. Nous ne savons pas, en fait, qui l’occupe en
raison du vide constitutionnel. C’est à la faveur de cette situation
surréaliste que la carte islamiste est toujours prête à être jouée
par des ambitions inavouables.
La république moderne présentée comme
un contre-projet à l’islamisme est une manipulation de concepts.
Elle ressemble présentement à une ruse de guerre. Nous le verrons
mieux quand les passerelles établies souterrainement aujourd’hui
s’ouvriront enfin au public.
Nous savons officiellement maintenant
que les terroristes ne sont pas toujours des militants de l’ex-FIS.
C’est un bon début, n’est-ce pas ?
M. R
L’événement N° 110.
Semaine du 21 au 27 février 1993
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