Nous reproduisons textuellement des articles publiés à partir de 1990 dans différents journaux algériens, sous la plume de Aïssa Khelladi, en guise de témoignage journalistique sur une époque chargée de tous les espoirs et de tous les dangers. Ces articles de presse n’ont aucune autre prétention, sinon de restituer un regard à vif, parmi tant d’autres, sur un moment qualifié de tournant historique de notre pays. Plus que sur ce moment important pour tous, l’intérêt éventuel d’une telle démarche résiderait dans la manière avec laquelle un journaliste témoigne de son travail et, finalement, de lui-même. Un point de vue en somme, avec tout ce qui va avec.

 

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Belaid Abdesselam
«C'est nous ou le chaos ?»
                   Par Aïssa Khelladi

 

 29/08/10

 

Belaid Abdesselam

«C'est nous ou le chaos ?»

Belaïd Abdesselam nous mène pieds et poings liés vers le meilleur de nous-même : le passé, le sien s'entend. La dernière trouvaille en date fut l'appel, officiellement adressé aux militants du FLN, à se démarquer de leur direction pour venir le rejoindre.On savait le pouvoir, d’une façon générale, en panne de militants, mais quoi, faut-il pour autant ressusciter l’époque bénie du FLN sous prétexte que c’est M. Abdesselam qui le veut ?! Car un FLN livré au chef du gouvernement ne peut être qu’un FLN au pouvoir ou alors l+l ne font pas deux.

Autrement dit, il suffira que les militants du FLN disent « oui » à la proposition du chef du gouvernement pour que, de facto, nous redevenions les sujets, ô combien enviables, d’un royaume que l’on croyait perdu, celui du parti-Etat. Il est dans la logique de son évolution actuelle que le pouvoir, un jour ou l’autre, finisse par se réapproprier un FLN qui se veut aujourd’hui dans l’opposition. Et ce n’est pas tant quelque résistance héroïque de l’actuelle direction de ce parti qui en a retardé le projet, mais plutôt l’absence d’une vision claire chez nos dirigeants et le manque de détermination, quand ce ne sont pas des divergences internes, jamais exprimées, jamais connues, qui ont contrecarré jusqu’ici la démarche. Tout se passe comme si l’idée du RPN n’est pas encore enterrée dans tous les esprits et que de nouveaux clivages, sur la question de l’instrumentalisation du FLN (désormais premier parti politique national, en l’absence du FIS), vont apparaître et s’aggraver à mesure que échéances électorales d’improbables vont se rapprocher.

Avancer à reculons

Mais revenons au Premier ministre. Voici un homme dont la démarche paraît ambiguë et contradictoire, qui semble avancer à reculons, mais dont le tempérament politique, plus que ses bravades, nous étonnera toujours. Huit mois après sa nomination, il n’a pas avancé d’un pouce. Mais qui peut nier qu’il soit parvenu à casser l’essentiel du dispositif mis en place par ses prédécesseurs ? Dans le problématique processus de libéralisation enclenché en 1989, il n’a pas pris une seule mesure pour favoriser son nécessaire au développement. Néanmoins, il a su avec une relative cohérence en compromettre les principaux aspects. Aujourd’hui, force est d’admettre que nous sommes revenus à une gestion administrative des affaires. Tout cela, nous dit-il, est le prix à payer pour mériter, plut tard (histoire de trois ou cinq ans) l’économie de marché. Traduisons : pour mieux libéraliser un jour, il faut étatiser toujours. Curieux raisonnement. D’autant plus curieux que la re-étatisation en cours est censée nous faire sortir de la crise. Mais alors, Monsieur le Chef du gouvernement, si votre procédé est le bon, pourquoi l’abandonner ensuite au profit des « rapaces » capitalistes ? Pourquoi redresser l’économie pour l’offrir comme un fruit mûr à la bourgeoisie ? Il ne fait aucun doute pour Abdesselam que la libération économique soit un luxe de riches (que l’on peut se permettre, mais une fois que l’on soit redevenu riche) et non pas un moyen absolument indispensable pour sortir d’une crise advenue précisément par la coupable volonté de ceux qui n’ont pas voulu s’en servir. Au fond, ce qui gêne le plus dans le libéralisme économique, c’est son prix politique : la démocratie, qui constitue une menace directe pour le pouvoir. Si jusqu’ici l’on s’est acharné à expliquer notre crise par des anecdotes à des citoyens que l’on croit irrémédiablement tarés, c’est dans le souci de cacher le soleil avec un tamis. Le problème posé à ce pays est limpide : si le pouvoir s’aventurait à libéraliser, conformément  à  la marche du siècle (ou, si vous voulez, à l’intérêt de la nation), il courrait le risque de céder la place. Et c’est là qu’intervient la donne islamiste. Comment faire des élections libres qui ne leur permettraient pas d’occuper le pouvoir ? Pour répondre à cette question, il aurait fallu examiner attentivement l’origine des échecs qui ont frappé la tentative  démocratique initiée après 1988.

Etat second

Tel n’est pas le cas – on n’a pas le temps d’examiner chez nous. Avec Belaïd Abdesselam, il s’agit de faire comme si l’Algérie s’était arrêtée en 1980, à l’époque où il avait entamé, lui, sa traversée du désert. A force de noirceur la décennie 1980-90 n’existerait plus. Un cauchemar tout au plus. Exit l’islamisme, la bourgeoisie, Octobre 1988, le Mur de Berlin, la fin des blocs... Il nous propose de vivre un état second, une pathologie de comportement, une affaire dont le psychiatre Saïd Sadi aurait pu se saisir s’il pensait un peu plus à son métier qu’à la politique. L’univers de Belaïd Abdesselam est peuplé de comploteurs, de journalistes espions, d’ennemis farouches toujours à l’affût d’une occasion pour le déstabiliser. Il se retient avec difficulté pour proclamer la victoire finale (et toute personnelle) sur le FMI et en profite, généreux, pour lancer un appel d’offre public aux éleveurs de vaches étrangers ! Cet homme est-il cohérent ?

Reconnaissons-lui cependant le mérite d’être un homme de combat. Son vrai problème réside peut-être dans le fait qu’il ne sait pas très bien qui il faut combattre. C’est tout le sens de son appel au secours adressé aux militants du FLN et de l’ex-FIS. Voilà, nous y sommes : si l’ouverture politique pose la question des islamistes, le verrouillage rendra leur avènement (par le haut ou par le bas au choix) inéluctable ! Comment ?

1- Parce qu’il n’y a plus d’alternative à l’issue islamiste. Des hommes nous disent : « Ou c’est nous, ou c’est le chaos ».

Ce ne sont pas deux projets de société qui s’affrontent, mais deux démarches tactiques qui laissent la porte ouverte à toutes les alliances.

2- Parce que le pouvoir a jusqu’ici été récupéré par défaut. Nous ne savons pas, en fait, qui l’occupe en raison du vide constitutionnel. C’est à la faveur de cette situation surréaliste que la carte islamiste est toujours prête à être jouée par des ambitions inavouables.

La république moderne présentée comme un contre-projet à l’islamisme est une manipulation de concepts. Elle ressemble présentement à une ruse de guerre. Nous le verrons mieux quand les passerelles établies souterrainement aujourd’hui s’ouvriront enfin au public.

Nous savons officiellement maintenant que les terroristes ne sont pas toujours des militants de l’ex-FIS. C’est un bon début, n’est-ce pas ?

M. R

L’événement N° 110.

Semaine du 21 au 27 février 1993

 

 

 

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