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Commerce informel

Rêves de grandeur pour petits débrouillards

 

 31/10/06

 

 Commerce informel

Rêves de grandeur pour petits débrouillards

Pour dire qu’il y a des commerçants plus performants et plus concurrentiels que d’autres, il n’y a qu’à penser à ceux du marché informel.

Jeunes, moins jeunes et des fois même vieux, l’ingéniosité et l’esprit marketing inné dont ils font preuve, ainsi que la façon avec laquelle ils abordent leurs clients laissent les connaisseurs du métier bouche bée. Maîtrisant tout, et ayant tout le temps un petit compliment à faire pour gâter le consommateur, ces commerçants à la sauvette qu’on chasse de

partout, ceux-ci qu’on montre, justement ou injustement, du doigt comme étant source de la crise que vit l’économie nationale, sont dans leur majorité, qu’on le veuille ou non, des vrais professionnels du commerce. Pis encore, se sachant des hors-la-loi, quelques- uns d’entre eux, ne se peinent aucunement d’exiger un poste de travail en contrepartie d’arrêter d’étaler leurs biens à même les trottoirs des grandes artères de la capitale. Histoire de faire savoir qu’ils connaissent bien leurs droits. «Je suis diplômé en sciences politiques, il n’y a pas de travail, je ne pense pas aller mendier ou supplier qui que soit, je gagne mon pain de mes propres mains, hamdou lillah» explique Mohamed rencontré à djamaâ El Yahoud. «Et puis, ajoutera ce jeune commerçant, la vingtaine passée, vendeur de chaussures, «je n’échangerai jamais ce métier par un bureau et une chaise dans une société. Je gagne ma journée encore mieux qu’un cadre de l’Etat» a-t-il conclu avec un air où se mêlent sérieux et ironie. Cela, hélas, n’est un secret pour personne dans la vie courante des Algériens !? Quel gâchis ! 

Des anarchistes organisés

Partout où ils se trouvent, du moins pour les plus anciens d’entre eux, une certaine organisation n’est pas à ignorer. A chacun son étal, chaque exposant doit, dans la mesure du possible, ranger dans un coin ses ordures et nettoyer la place qu’il occupe, d’ailleurs, des fois même, on définit les personnes par rapport à leur place. «On se connaît très bien, on travaille dans ce marché depuis cinq ou six ans, les derniers bouleversements et le laisser- aller qu’a vécus ce marché sont dus à des intrus que la notion d’organisation ne concerne guère» relate un anciencommerçant au marché Meissonier. Tout en se disant contre le gain facile  et déçu des proportions alarmantes que ce phénomène a, malheureusement, pris; celui-ci et à l’image de plusieurs vendeurs et revendeurs rencontrés un peu partout dans la capitale ont mis, néanmoins, en évidence la nécessité de ce mal.  Il est à rappeler que ces étals qui s’emparent, des fois même des cages d’escaliers des immeubles et des seuils de maisons de la  capitale et du pays, ont fait leur apparition, à bien se rappeler, en pleine crise à la fin des années 1980 et début 1990. En pleine crise économique suite à la chute des prix du pétrole, empirée par la politique de licenciement des travailleurs appliquée par les pouvoirs publics ainsi que la recrudescence des islamistes du FIS et le début du terrorisme, des centaines de milliers de chômeurs se sont retrouvés en cul-de-sac. Poussés à  se débrouiller tous seuls face à un marasme social caractérisé par un chômage spectaculaire, des pères de familles dans le dépourvu ont commencé, donc, à installer leurs étals de fortune au vu et au su des autorités qui n’ont soufflé mot. « Qu’est-ce  j’allais devenir? De quoi  faire nourrir mes huit enfants si ce n’est cet étal de fortune ?» s’est demandé un citoyen ex- ouvrier dans une société nationale, licencié en 1995 après la fermeture de cette dernière. Les yeux perdus, la bouche édentée et le visage raidi de pauvreté et de souffrance, ce citoyen n’a pas manqué d’évoquer, durant les vingt minutes qu’on a passées à chuchoter avec lui, le cas des milliers d’autres travailleurs algériens jetés, il y a quelques années, dans la rue sans sou ni ressource. «Qui va comprendre que c’est le manque d’embauche qui nous a poussés à élire refuge dans la rue. Qui de ces gens –les responsables NDLR- qu’on dérange tant, aura l’amabilité de venir nous proposer un autre gagne-pain que celui-là» s’interroge défiant, un jeune commerçant, la trentaine passée, licencié en sciences de la terre de l’université Houari Boumediene. Incompréhensibles, tantôt au summum de la sagesse, tantôt anarchiques, les commerçants de la capitale se disent la conscience tranquille. «Si Alger est sale, la responsabilité ne doit pas nous incomber à nous seuls. Si Alger n’est plus sûre, on n’a qu’à chercher la raison ailleurs, de ma part, mon client est sous ma protection dès qu’il franchit mon carré» explique Saâd vendeur de fruits et légumes au marché Meissonier. Pour eux, être <

«marchand illégal» n’est du tout pas illégal. «On est quand même utile pour quelque chose. Ils nous considèrent à tort où a raison les boucs émissaires de tout ce qui se passe de mal dans la capitale. Tout le monde sait que c’est faux. Ça ne me dérange pas, moi, d’être qualifié d’anarchiste. J’accepte avec un cœur ouvert de faire un  troc. Qu’ils nous donnent la paix et nous de notre côté, on s’offre avec esprit sportif comme coupables présumés de tout ce qui ne va pas dans ce pays» s’est exprimé ironiquement un jeune commerçant de vêtement intérieur de femme rencontré a l’ex-rue de la Lyre.

Un vrai métier à part entière

Si la connaissance d’un métier vient en le pratiquant, devenir un commerçant anarchique qualifié, a-t-on compris des dires des uns et des autres, en se mêlant de cercles qui sont, à juste titre, des sociétés d’import-export informelles et anarchiques et qui demeurent, en vérité, hermétiquement fermés et superbement structurés. Si -non comment explique-t-on le fait que des milliards de dinars de marchandises sorties du port ou importées à travers les frontières, sont  acheminées et exposées pour la vente  conforme.    Ami Salah, quinquagénaire, né, a vécu sa vie et va mourir, selon sa propre expression à La somptueuse Casbah, raconte avoir exercé plus de trente métiers. A cela s’ajoute sa parfaite maîtrise des secrets des circuits commerciaux de la capitale et tout ce qu’y influence. Un vrai et fin stratège, un grand manager que tout le monde consulte avant de passer à l’acte. Tout comme il est doué d’un savoir-faire et d’un sang froid exemplaire et reconnu par ses siens en matière de traitement des transactions, vente et achat, qui ne sont pas, a-t-on expliqué, toujours saines dans le monde du commerce informel. «C’est notre stratège, raconte un jeune commerçant. Avant de faire sortir la marchandise du port et pour éviter d’être capturé par les services de sécurité, on consulte toujours Ami Salah». C’est l’ambiance, ce sont des règles de marché bien définies qu’il faut toujours respecter, ce sont des analyses marketing et pas des moindres à suivre. Le commerce informel est aussi compliqué qu’on peut l’imaginer. Prévoir et planifier avant d’agir et plonger dans l’eau, qui, au grand dam de ses jeunes chômeurs actifs, est souvent trouble et agitée. Faire entrer la marchandise est un chemin de combattant. Pour réussir une opération, il faut tenir compte de beaucoup de facteurs. «Ça se passe comme dans les administrations, c’est une vraie équation à résoudre avant de se mettre à l’abri de la concurrence, de la houkouma, bref, faire le bon choix de la marchandise à vendre au moment idoine» expliquera Ami Salah, triomphant et fier de ses conseils. Pour eux, les taxer d’anarchistes n’est du tout pas juste. N’est- ce pas qu’ils sont très bien organisés ? Pas question de trouver quelqu’un à la place d’un autre sur les trottoirs, pas de choix unilatérale dans la politique des prix, pas de décision à titre individuel en négociant avec les autorités quand celles-ci essayent, comme à chaque fois, de les chasser et mettre un terme à leurs activités. Sur ce point précis, force est de relever qu’ils ont toujours eu gain de cause. «On est béni par les simples citoyens. On est la bouffée d’oxygène pour les petites bourses (zaaoualia)» a insisté Ali, plus âgé que ses 37 ans, une cigarette pincée dans sa bouche, rencontré à Belcourt. Celui-ci se  prend, d’ailleurs, pour l’un des premiers à s’installer dans ce coin de la capitale en 1997.

Exemples de réussite, mais quelle réussite !

Vendre des bottes et trousseaux en hiver, des fleurs et des friandises au printemps, des jus et sandwichs emballés dans des caisses en été, voire même des articles scolaires et des vêtements à la rentrée sociale est un processus, voire des occasions saisonnières qu’on exécute machinalement «et sans trop de cassement de tête» dira Farid, vendeur. «Faire livrer des centaines de milliers de produits pyrotechniques à l’occasion du Mouloud est un travail de routine que même les législations et les dispositifs sécuritaires ainsi que le contrôle spécial qui se fait au niveau des enceintes portuaires ne puissent dissuader de si tôt» a ajouté notre interlocuteur. S’il est vrai que le chômage est, a priori, la cause principale et originale de la recrudescence de ce phénomène des plus nuisibles pour la santé économique nationale, force est de préciser, en outre, que ce commerce se dégénère, des fois, et devient même la source des maux et fléaux sociaux les plus en vogue de nos jours. Les entendre évoquer des noms  inconnus et peut-être même fictifs, mais qui représentent  pour eux des idoles et des exemples de vendeurs illégaux, réussis et à suivre est fréquent. Les assister relater de drôles d’histoires sur des grands affairistes démarrés d’une simple table de cigarettes, de chique et cacahuètes, aujourd’hui ont atteint les sommets, c’est frappant! Les entendre évoquer des noms qui, il y a quelques années, ont commencé comme eux et, aujourd’hui, ont changé d’activité pour s’en mêler de cercles encore plus importants et plus influents est habituel. Quelques-uns d’entre eux sont même allés plus loin pour nous faire savoir que d’autres vendeurs de marchandises banales il y a peu de temps sont aujourd’hui des barons de kif intouchables. Cela dit, nos interlocuteurs ont affirmé, à tort ou à raison, qu’il y a quelques-uns d’entre eux qui sont passés à une vitesse supérieure pour se verser dans le trafic d’armes.

«Ils ne savaient même pas ce qu’ils possédaient» répètent-ils pour exprimer le confort dans lequel ils se vau-trent, maintenant, ces ex-petits commerçants à la sauvette. 

Les marchands anarchiques de la capitale se sont tous dit prêts à tout faire et à tout vendre pour gagner leur vie. Un vrai dilemme, entre le gagne- pain et les autres tendances des plus hasardeuses qui atteignent  des fois des degrés aventureux et pervers. «On n’a pas sur qui compter. On travaille ou on crève» nous a lancé, un peu dédaigneux, un jeune commerçant. Il nous a pris, semble-t-il, pour des officiels. Profitant de l’occasion, celui-ci nous  crie vociférant «foutez-nous la paix et laissez-nous travailler».

Chassés de partout, et montrés de doigt comme étant la source de moult problèmes et dysfonctionnements que connaît l’économie nationale, les commerçants illégaux, nonobstant cet acharnement, tiennent toujours le coup et veulent rester et se faire reconnaître.

Les ports : premiers pourvoyeurs de l’informel. 

Selon les déclarations de M. Hafaïfia Ayache, président de l’Association de protection de l’activité commerciale, celui-ci a avancé le chiffre de plus de 5 000 vendeurs illégaux qui activent dans la capitale pour elle seule. Il y a donc 5 000 chômeurs de moins, voire 5 000 délinquants de moins. Mais n’y aura-t-il pas lieu de se demander si c’est vraiment nécessaire de fermer les yeux sur ce phénomène national? Dans l’état actuel des choses, a indiqué M. Hafaïfia «il faut essayer de gérer cette masse, et ce pour éviter, tant bien que mal, des émeutes et résistance de sa part». Pour lui, les pouvoirs publics sont devant un vrai casse- tête chinois notamment que les autorités n’ont pas en échange des propositions et solutions efficaces, à court terme, pour embaucher ces milliers de chômeurs.  La solution, qui doit bien sûr exister, selon ce même responsable est juste à quelques mètres du ministère du Commerce et des douanes algériennes. «Dans le port» précise-t-il. En fait, selon M. Hafaïfia «sur les

35 000 importateurs qui activaient au niveau du port, 15 000 d’entre eux sont à leur tour non autorisés, donc, informels». «Ce mal qui nous vient des ports, et des frontières ne doit trouver sa solution qu’au niveau de ces points précis» ajoutera-t-il. Les autorités qui sont au courant de cette «vérité générale» ne devraient donc pas intervenir avec plus de rigueur? La question restera posée.

Aomar Fekrache 

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