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Commerce informel
Rêves de
grandeur pour petits débrouillards
Pour dire qu’il y
a des commerçants plus performants et plus concurrentiels que
d’autres, il n’y a qu’à penser à ceux du marché informel.
Jeunes, moins
jeunes et des fois même vieux, l’ingéniosité et l’esprit marketing
inné dont ils font preuve, ainsi que la façon avec laquelle ils
abordent leurs clients laissent les connaisseurs du métier bouche
bée. Maîtrisant tout, et ayant tout le temps un petit compliment à
faire pour gâter le consommateur, ces commerçants à la sauvette
qu’on chasse de
partout, ceux-ci
qu’on montre, justement ou injustement, du doigt comme étant source
de la crise que vit l’économie nationale, sont dans leur majorité,
qu’on le veuille ou non, des vrais professionnels du commerce. Pis
encore, se sachant des hors-la-loi, quelques- uns d’entre eux, ne se
peinent aucunement d’exiger un poste de travail en contrepartie
d’arrêter d’étaler leurs biens à même les trottoirs des grandes
artères de la capitale. Histoire de faire savoir qu’ils connaissent
bien leurs droits. «Je suis diplômé en sciences politiques, il n’y a
pas de travail, je ne pense pas aller mendier ou supplier qui que
soit, je gagne mon pain de mes propres mains, hamdou lillah»
explique Mohamed rencontré à djamaâ El Yahoud. «Et puis, ajoutera ce
jeune commerçant, la vingtaine passée, vendeur de chaussures, «je
n’échangerai jamais ce métier par un bureau et une chaise dans une
société. Je gagne ma journée encore mieux qu’un cadre de l’Etat»
a-t-il conclu avec un air où se mêlent sérieux et ironie. Cela,
hélas, n’est un secret pour personne dans la vie courante des
Algériens !? Quel gâchis !
Des anarchistes
organisés
Partout où ils se
trouvent, du moins pour les plus anciens d’entre eux, une certaine
organisation n’est pas à ignorer. A chacun son étal, chaque exposant
doit, dans la mesure du possible, ranger dans un coin ses ordures et
nettoyer la place qu’il occupe, d’ailleurs, des fois même, on
définit les personnes par rapport à leur place. «On se connaît très
bien, on travaille dans ce marché depuis cinq ou six ans, les
derniers bouleversements et le laisser- aller qu’a vécus ce marché
sont dus à des intrus que la notion d’organisation ne concerne
guère» relate un anciencommerçant au marché Meissonier. Tout en se
disant contre le gain facile et déçu des proportions alarmantes que
ce phénomène a, malheureusement, pris; celui-ci et à l’image de
plusieurs vendeurs et revendeurs rencontrés un peu partout dans la
capitale ont mis, néanmoins, en évidence la nécessité de ce mal. Il
est à rappeler que ces étals qui s’emparent, des fois même des cages
d’escaliers des immeubles et des seuils de maisons de la capitale
et du pays, ont fait leur apparition, à bien se rappeler, en pleine
crise à la fin des années 1980 et début 1990. En pleine crise
économique suite à la chute des prix du pétrole, empirée par la
politique de licenciement des travailleurs appliquée par les
pouvoirs publics ainsi que la recrudescence des islamistes du FIS et
le début du terrorisme, des centaines de milliers de chômeurs se
sont retrouvés en cul-de-sac. Poussés à se débrouiller tous seuls
face à un marasme social caractérisé par un chômage spectaculaire,
des pères de familles dans le dépourvu ont commencé, donc, à
installer leurs étals de fortune au vu et au su des autorités qui
n’ont soufflé mot. « Qu’est-ce j’allais devenir? De quoi faire
nourrir mes huit enfants si ce n’est cet étal de fortune ?» s’est
demandé un citoyen ex- ouvrier dans une société nationale, licencié
en 1995 après la fermeture de cette dernière. Les yeux perdus, la
bouche édentée et le visage raidi de pauvreté et de souffrance, ce
citoyen n’a pas manqué d’évoquer, durant les vingt minutes qu’on a
passées à chuchoter avec lui, le cas des milliers d’autres
travailleurs algériens jetés, il y a quelques années, dans la rue
sans sou ni ressource. «Qui va comprendre que c’est le manque
d’embauche qui nous a poussés à élire refuge dans la rue. Qui de ces
gens –les responsables NDLR- qu’on dérange tant, aura l’amabilité de
venir nous proposer un autre gagne-pain que celui-là» s’interroge
défiant, un jeune commerçant, la trentaine passée, licencié en
sciences de la terre de l’université Houari Boumediene.
Incompréhensibles, tantôt au summum de la sagesse, tantôt
anarchiques, les commerçants de la capitale se disent la conscience
tranquille. «Si Alger est sale, la responsabilité ne doit pas nous
incomber à nous seuls. Si Alger n’est plus sûre, on n’a qu’à
chercher la raison ailleurs, de ma part, mon client est sous ma
protection dès qu’il franchit mon carré» explique Saâd vendeur de
fruits et légumes au marché Meissonier. Pour eux, être <
«marchand illégal»
n’est du tout pas illégal. «On est quand même utile pour quelque
chose. Ils nous considèrent à tort où a raison les boucs émissaires
de tout ce qui se passe de mal dans la capitale. Tout le monde sait
que c’est faux. Ça ne me dérange pas, moi, d’être qualifié
d’anarchiste. J’accepte avec un cœur ouvert de faire un troc.
Qu’ils nous donnent la paix et nous de notre côté, on s’offre avec
esprit sportif comme coupables présumés de tout ce qui ne va pas
dans ce pays» s’est exprimé ironiquement un jeune commerçant de
vêtement intérieur de femme rencontré a l’ex-rue de la Lyre.
Un vrai métier
à part entière
Si la connaissance
d’un métier vient en le pratiquant, devenir un commerçant anarchique
qualifié, a-t-on compris des dires des uns et des autres, en se
mêlant de cercles qui sont, à juste titre, des sociétés
d’import-export informelles et anarchiques et qui demeurent, en
vérité, hermétiquement fermés et superbement structurés. Si -non
comment explique-t-on le fait que des milliards de dinars de
marchandises sorties du port ou importées à travers les frontières,
sont acheminées et exposées pour la vente conforme. Ami Salah,
quinquagénaire, né, a vécu sa vie et va mourir, selon sa propre
expression à La somptueuse Casbah, raconte avoir exercé plus de
trente métiers. A cela s’ajoute sa parfaite maîtrise des secrets des
circuits commerciaux de la capitale et tout ce qu’y influence. Un
vrai et fin stratège, un grand manager que tout le monde consulte
avant de passer à l’acte. Tout comme il est doué d’un savoir-faire
et d’un sang froid exemplaire et reconnu par ses siens en matière de
traitement des transactions, vente et achat, qui ne sont pas, a-t-on
expliqué, toujours saines dans le monde du commerce informel. «C’est
notre stratège, raconte un jeune commerçant. Avant de faire sortir
la marchandise du port et pour éviter d’être capturé par les
services de sécurité, on consulte toujours Ami Salah». C’est
l’ambiance, ce sont des règles de marché bien définies qu’il faut
toujours respecter, ce sont des analyses marketing et pas des
moindres à suivre. Le commerce informel est aussi compliqué qu’on
peut l’imaginer. Prévoir et planifier avant d’agir et plonger dans
l’eau, qui, au grand dam de ses jeunes chômeurs actifs, est souvent
trouble et agitée. Faire entrer la marchandise est un chemin de
combattant. Pour réussir une opération, il faut tenir compte de
beaucoup de facteurs. «Ça se passe comme dans les administrations,
c’est une vraie équation à résoudre avant de se mettre à l’abri de
la concurrence, de la houkouma, bref, faire le bon choix de la
marchandise à vendre au moment idoine» expliquera Ami Salah,
triomphant et fier de ses conseils. Pour eux, les taxer
d’anarchistes n’est du tout pas juste. N’est- ce pas qu’ils sont
très bien organisés ? Pas question de trouver quelqu’un à la place
d’un autre sur les trottoirs, pas de choix unilatérale dans la
politique des prix, pas de décision à titre individuel en négociant
avec les autorités quand celles-ci essayent, comme à chaque fois, de
les chasser et mettre un terme à leurs activités. Sur ce point
précis, force est de relever qu’ils ont toujours eu gain de cause.
«On est béni par les simples citoyens. On est la bouffée d’oxygène
pour les petites bourses (zaaoualia)» a insisté Ali, plus âgé que
ses 37 ans, une cigarette pincée dans sa bouche, rencontré à
Belcourt. Celui-ci se prend, d’ailleurs, pour l’un des premiers à
s’installer dans ce coin de la capitale en 1997.
Exemples de
réussite, mais quelle réussite !
Vendre des bottes
et trousseaux en hiver, des fleurs et des friandises au printemps,
des jus et sandwichs emballés dans des caisses en été, voire même
des articles scolaires et des vêtements à la rentrée sociale est un
processus, voire des occasions saisonnières qu’on exécute
machinalement «et sans trop de cassement de tête» dira Farid,
vendeur. «Faire livrer des centaines de milliers de produits
pyrotechniques à l’occasion du Mouloud est un travail de routine que
même les législations et les dispositifs sécuritaires ainsi que le
contrôle spécial qui se fait au niveau des enceintes portuaires ne
puissent dissuader de si tôt» a ajouté notre interlocuteur. S’il est
vrai que le chômage est, a priori, la cause principale et originale
de la recrudescence de ce phénomène des plus nuisibles pour la santé
économique nationale, force est de préciser, en outre, que ce
commerce se dégénère, des fois, et devient même la source des maux
et fléaux sociaux les plus en vogue de nos jours. Les entendre
évoquer des noms inconnus et peut-être même fictifs, mais qui
représentent pour eux des idoles et des exemples de vendeurs
illégaux, réussis et à suivre est fréquent. Les assister relater de
drôles d’histoires sur des grands affairistes démarrés d’une simple
table de cigarettes, de chique et cacahuètes, aujourd’hui ont
atteint les sommets, c’est frappant! Les entendre évoquer des noms
qui, il y a quelques années, ont commencé comme eux et, aujourd’hui,
ont changé d’activité pour s’en mêler de cercles encore plus
importants et plus influents est habituel. Quelques-uns d’entre eux
sont même allés plus loin pour nous faire savoir que d’autres
vendeurs de marchandises banales il y a peu de temps sont
aujourd’hui des barons de kif intouchables. Cela dit, nos
interlocuteurs ont affirmé, à tort ou à raison, qu’il y a
quelques-uns d’entre eux qui sont passés à une vitesse supérieure
pour se verser dans le trafic d’armes.
«Ils ne savaient
même pas ce qu’ils possédaient» répètent-ils pour exprimer le
confort dans lequel ils se vau-trent, maintenant, ces ex-petits
commerçants à la sauvette.
Les marchands
anarchiques de la capitale se sont tous dit prêts à tout faire et à
tout vendre pour gagner leur vie. Un vrai dilemme, entre le gagne-
pain et les autres tendances des plus hasardeuses qui atteignent
des fois des degrés aventureux et pervers. «On n’a pas sur qui
compter. On travaille ou on crève» nous a lancé, un peu dédaigneux,
un jeune commerçant. Il nous a pris, semble-t-il, pour des
officiels. Profitant de l’occasion, celui-ci nous crie vociférant
«foutez-nous la paix et laissez-nous travailler».
Chassés de
partout, et montrés de doigt comme étant la source de moult
problèmes et dysfonctionnements que connaît l’économie nationale,
les commerçants illégaux, nonobstant cet acharnement, tiennent
toujours le coup et veulent rester et se faire reconnaître.
Les ports : premiers pourvoyeurs de l’informel.
Selon les
déclarations de M. Hafaïfia Ayache, président de l’Association de
protection de l’activité commerciale, celui-ci a avancé le chiffre
de plus de 5 000 vendeurs illégaux qui activent dans la capitale
pour elle seule. Il y a donc 5 000 chômeurs de moins, voire 5 000
délinquants de moins. Mais n’y aura-t-il pas lieu de se demander si
c’est vraiment nécessaire de fermer les yeux sur ce phénomène
national? Dans l’état actuel des choses, a indiqué M. Hafaïfia «il
faut essayer de gérer cette masse, et ce pour éviter, tant bien que
mal, des émeutes et résistance de sa part». Pour lui, les pouvoirs
publics sont devant un vrai casse- tête chinois notamment que les
autorités n’ont pas en échange des propositions et solutions
efficaces, à court terme, pour embaucher ces milliers de chômeurs.
La solution, qui doit bien sûr exister, selon ce même responsable
est juste à quelques mètres du ministère du Commerce et des douanes
algériennes. «Dans le port» précise-t-il. En fait, selon M. Hafaïfia
«sur les
35 000
importateurs qui activaient au niveau du port, 15 000 d’entre eux
sont à leur tour non autorisés, donc, informels». «Ce mal qui nous
vient des ports, et des frontières ne doit trouver sa solution qu’au
niveau de ces points précis» ajoutera-t-il. Les autorités qui sont
au courant de cette «vérité générale» ne devraient donc pas
intervenir avec plus de rigueur? La question restera posée.
Aomar Fekrache
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