Retour au sommaire

 

La tâche historique du mouvement national

Novembre 1954, la rigueur d’un idéal

Comme il arrive souvent dans la longue marche des êtres, ce sont les crises qui marquent les plus grands tournants de l’histoire des pays et des hommes. C’est en cela que la crise du mouvement nationaliste algériens aura été salutaire.

 

Par Chabani Nordine (*)

 

Les luttes armées de libération engendrent des situations de guerre qui sont les points culminants d’une longue série de tensions et de crises. La décision prise de déclencher l’insurrection du 1er Novembre 1954 est tellement importante, si incroyable, qu’à elle seule, c’est déjà une bataille militaire. Elle fait presque oublier ou négliger tous les préparatifs requis par ce qui est rien moins qu’un acte de guerre. Un état- major de cinq membres issus de l’historique réunion des «22» qui s’est tenue au Clos Salembier et qui s’est renforcée du représentant de la Kabylie, décide que tel jour, à telle heure, brusquement, à la tombée de la nuit, déclencher un déluge de feu sur l’ennemi pour faire changer une situation coloniale qui dure depuis plus d’un siècle et quart.

Il faut souligner qu’il est infiniment rare et même contraire à la nature humaine de déclencher, de propos délibéré et froidement, une lutte armée dont personne n’est capable d’apprécier l’aboutissement de la trajectoire et de définir où elle peut arriver au juste, alors qu’en pareil cas les conséquences meurtrières se présentent avec quasi-certitude.

Il n’est pas d’exemple connu, pas même chez nos voisins qui ont été pris dans un cycle de violences qu’ils n’ont pas tenté de canaliser et de l’orienter après coup. Le vent de la révolte a instruit les militants autochtones qui ont longtemps cru au seul combat armée, «incapables de résister à une folle conscience qui les aurait saisis» en leur disant qu’il n’est de salut que dans le combat ; cette poignée d’hommes a pris la décision historique de déclencher la lutte armée. «A vous qui êtes appelé à nous juger !» disent-ils dans l’appel du 1er novembre 1954. Il est clair et évident que ceux qui l’ont rédigé ont prêché l’exemple par l’action même qu’ils décidèrent, sachant tous que leur entreprise était une initiative de survie de tout un peuple. Décision d’entreprendre aussi inévitable que nécessaire et c’est celle-ci qui allait être jugée par le peuple algérien lui-même.

Pour parler ainsi, et aussi directement au peuple et l’interpeller de cette façon, il fallait réellement qu’il l’aime et surtout, il fallait- bien le connaître pour avoir tant confiance en lui et le prendre à témoin dans une initiative d’avenir aussi importante que le déclenchement de la lutle armée de libération nationale qu’ils allaient engager avec les meilleurs enfants du pays et cela contre la deuxième puissance mondiale, la France. Il fallait être fou pour y croire et penser cela possible !…

Et pourtant ce fut. Ce fut dur et difficile, mais le fait est là, ce fut bien comme il faut. Et comme Abane Ramdane aimait à le dire, «jugez-en par vous-mêmes». Les précurseurs de la Révolution algérienne avait pour corollaire essentiel la confiance illimitée, véritablement fondatrice, mise dans leur peuple, tout cela entrant sous le chef d’un anticolonialisme radical d’aspiration à triple dominante : historique, humaine et morale. Car se placer volontairement en accusé avant l’heure, et accepter d’être jugé avant les faits, ce n’est pas donné à des gens ordinaires de le concevoir et surtout de le faire. Cela dit, il est vrai que lorsqu’il y a développement simultané d’un discours de préparation à la lutte armée et les actions à «force ouverte», le franchissement de la ligne qui sépare le «légal de l’illégal» n’est plus à prendre en ligne de compte. Et tous ceux qui allaient déclencher la lutte armée savaient «très grands» les risques auxquels ils allaient s’exposer en prenant les armes contre la France, deuxième puissance mondiale, pour arracher leur pays des griffes acérées de son joug colonial.

Il allait de soi que pour y arriver la «force ouverte à la violence» s’imposait, nécessaire autant qu’utile. Car la seule alternative qui restait aux patriotes algériens pour la libération de leur patrie, c’est l’action directe, l’action armée, «l’action terroriste à proprement parler», ce qui est une pratique subversive «illégale» vue sous l’angle de vision de cette autorité occupante de l’Algérie, en l’occurrence la France de ces années-là.

Et il fallait à ces précurseurs de la Révolution algérienne, avant de lancer l’assaut, sans nul doute s’entendre, bien avant l’abordage, sur des définitions, tel l’illégalisme. L’illégalisme ? Ils le vivaient et le pratiquaient depuis belle lurette ; l’emploi de la violence s’était imposé à eux comme seul moyen d’expression et ce, jusqu’à parvenir aux actes de terrorisme sans état d’âme. C’est-à-dire devoir hélas «tuer» sans hésiter. Car l’action terroriste, elle, vise à obtenir des gains immédiats et ne peut s’emparer d’autre gage que la vie. L’essentiel, c’est que dans un cas, l’action menée est réductible à la tenue d’un discours particulier, dans l’autre cas, une guerre. La mort seule fait la différence. Mais pas seulement la «mort» la plus visible, la plus spectaculaire, mais aussi la «mort» la plus profonde, et la plus obsédante pour l’esprit de ceux qui se trouvent engagés dans ce type d’aventure.

Il n’en reste pas moins que le passage de l’un à l’autre a été possible, d’autant plus que le discours écrit ou verbal, lui, se donne explicitement pour fin la guerre.

On n’est jamais assuré de jouer impunément sur des nuances, aussi clairement discernables soient-elles : car la mise en scène de la guerre n’est pas une opération de subtilité, et à cette grave entreprise, sont conviés tant de partenaires et de facteurs imprévisibles qu’il suffit d’une petite erreur d’approche, d’une simple mauvaise estimation de l’adversaire, pour provoquer le déclenchement au sein même du groupe militant, de processus infraculturels, microsociologiques incontrôlables, qui peuvent mener tout simplement à un accident grave, qui a pour finalité «la ruine du projet».

Les précurseurs du 1er Novembre savaient cela et plus que cela, car le temps les a passés à tous les cribles de la vie et par toutes les postures que l’injustice coloniale française avait infligées au peuple algérien. Et de ces contorsions autant douloureuses que graves, qui leur avaient été imposées, leur caractère s’est solidifié et ils ont appris à donner le meilleur d’eux-mêmes, à leur peuple et à leur pays qu’ils ont fait serment de libérer et de sortir de l’ornière où l’avaient placé des esprits maléfiques. Ces libérateurs s’étaient forgé un caractère et une personnalité trempés. Dignes héritiers des grands hommes que l’Afrique du Nord a enfantés, ils se sont attelés à tirer le peuple algérien de sa léthargie pour en faire un des peuples les plus combattants que le siècle a vu naître. C’est pourquoi les précurseurs disent encore dans cette même déclaration du 1er Novembre 1954 : «Notre souci en diffusant la présente proclamation est de vous éclairer sur les raisons profondes qui nous ont poussés à agir en vous exposant notre programme, le sens de notre action, le bien-fondé de nos vues dont le but demeure l’indépendance nationale dans le cadre nord -africain».

Le cadre nord-africain, c’est le Maghreb : en effet, depuis l’Etoile Nord-africaine (ENA) le grand mouvement nationaliste qui avait soufflé sur cette région avait fait des émules et toute cette Afrique du Nord ne parlait plus que d’indépendance, de libération et de sortie de la tutelle des puissances étrangères. Sortie et surtout libération du joug colonial. Le vent de la liberté qui avait soufflé violemment sur toute la contrée avait porté l’odeur de la poudre à toutes les narines des patriotes «volontaires au feu», et faisait que déjà beaucoup d’hommes se battaient pour le recouvrement de la souveraineté nationale de leur peuple.

La proclamation du 1er novembre disait encore : «Notre désir aussi est de vous éviter la confusion que pourraient entretenir l’impérialisme et ses agents administratifs et autres politicailleurs véreux».

Plus profondément encore, et sans aucun doute, cette allusion claire et nette reflète les différences entre la culture politique des uns et des autres, qu’il s’agisse de leur source théorique ou de leur insertion dans la vie politique algérienne; ceux-ci et ceux-là étaient en contradiction et n’étaient pas tous d’accord pour le déclenchement armé de la lutte. Les uns pensaient que ce n’était pas encore le moment, les autres préférant militer pour l’assimilation, militer  donc pour avoir les mêmes droits que les Français. Il y avait aussi cette catégorie de Français venus d’horizons divers à qui la France avait donné la nationalité française et qui ont fini par croire que l’Algérie était d’abord française et ne saurait être autre chose qu’éternellement la leur, avant toute autre considération.

Pour que ces révolutionnaires aient pu passer de la théorie critique à l’engagement responsable «militant» puis à la lutte armée, il y a trois conditions obligatoirement requises et qui ne peuvent être remplies sans annuler ce qui faisait le sens du projet de l’école française.

1- Il faut d’abord qu’ils aient considéré que la dialectique de la raison n’est que le reflet d’un processus matériel lié à un mode de production spécifique et susceptible de disparaître avec lui.

2- Il leur fallait ensuite réduire «l’opposition à leur libération» à un conflit entre les agents du colonialisme et les militants révolutionnaires de l’indépendance.

3- Il leur fallait enfin, et c’est peut-être cela l’essentiel, détruire l’ensemble de la problématique créée par les notions des 130 ans d’occupation qui ont fait de leur patrie, l’Algérie, un pays français.

Il est certain que ce groupe initiateur du déclenchement de la Lutte nationale armée est le seul à avoir mis en œuvre de façon systématique, à partir de novembre 1954, une politique de libération non pas illégaliste et violente seulement, mais armée, dite : «lutte de partisans» à la chinoise. Ainsi, ce groupe s’est déchargé de la crainte de parler de ce qu’il ne connaissait pas. Lorsque le «nous» sera dorénavant utilisé, il sera alors porteur tout à la fois de cette certitude et de cette limite. Et il le sera dans la stricte mesure où il signifie la volonté du peuple algérien de se libérer du joug de l’occupant colonialiste. Et il le sera dans la stricte mesure où il signifie cela.

Mais ce «titre personnel» entraîne de plus graves scrupules : comment parler véridiquement de ce dont on s’est éloigné, de cet éloignement acquis souvent difficilement au prix de rudes déchirements ayant reconstitué à chacun une nouvelle «personne».

Il est certain que nous sommes tous «ceux qui se sont trouvés à une certaine époque, dans la possibilité et l’obligation de donner la mort» formés par ce fait-là.

Cette formation est, pour une bonne part, une rupture. Et du coup, il est devenu excessivement difficile de parler de ces événements constitutifs de la future société algérienne. Et ce, non seulement dans une langue qui permette maintenant de communiquer entre soi mais surtout en vue de retrouver quelque chose de la problématique de l’époque : car l’éventuelle connaissance qu’on peut avoir maintenant peut être la méconnaissance d’alors. Il ne manquera sûrement pas de gens impliqués dans les affaires de l’époque pour le soutenir, et c’est pourquoi il est préférable, même au prix d’un certain risque d’incompréhension, de souligner d’emblée que cette réflexion s’est restreinte à l’explication partielle du recours à la violence. Et cela pour deux raisons au moins :

1- L’une est que les documents historiques de la Lutte de libération algérienne et/ou de la guerre d’Algérie version française ont pour la plupart déjà révélé leur contenu au public, (à l’exception de certaines archives, «compromettantes» que la France garde encore).

2- L’autre est que cette réflexion porte essentiellement sur le phénomène de la violence que des hommes ont dû employer pour libérer leur peuple face à un Etat et son armée de légions étrangères qui, par la violence aussi, se sont imposés à ce peuple d’Algérie.

Bien sûr, le penchant naturel de tout être humain qui se respecte va aux victimes, ces autochtones qui, à l’origine de leur enfance, étaient bercés par l’amour de leurs familles, leurs parents qui espéraient pour eux joie, tranquillité et bonheur, et qui se sont vu transformer par la force des choses et l’attraction enivrante du patriotisme en militants de la cause nationale qui les a versés à son tour dans le courant de la révolte et de la revendication. Cet idéal d’aspiration à servir son peuple et sa patrie, au prix fort du sacrifice volontaire du bien le plus cher, «sa propre vie», et de la souffrance des autres proches êtres humains «son père et sa mère, sa femme et ses enfants», confirmait dans les faits par la douleur et les pleurs des milliers de veuves et d’orphelins.

Ces partisans algériens, instruits par l’adversaire colonialiste, la France, une des civilisation des plus expansionnistes de l’époque, leur a été d’un apport bénéfique. Puisque «intelligents et bons élèves», les patriotes algériens ont su, eux aussi, à leur tour, maîtriser la technique du savoir-faire, et fabriquer pour l’utiliser contre leurs agresseurs «la machine de guerre» nécessaire à ce combat de titans qui leur a valu de tenir tête à la deuxième puissance mondiale membre de l’Organisation du Traité de l’Atlantique nord, l’OTAN.

Les «autochtones algériens étaient dans leur majorité des âmes charitables et pacifiques qui pour la plupart, de romantiques indigènes ont été transformés en esclaves du labeur colonial, sous-payés et sous-alimentés, desquels allait quand même émerger une élite, qui tels des béliers, mèneront les leurs vers un destin qui même tragique, serait meilleur que celui que leur offrait leur tutrice, la France occupante. Non violents au départ, ces indigènes, hommes et femmes nés pour vivre libres et souverains sur la terre de leurs aïeux, vont produire des maîtres à penser en matière de formulation de la violence meurtrière qu’un occupant étranger leur impose comme seule alternative à la libération, alors qu’en ce qui les concerne, c’est de liberté qu’il s’agit, et c’est de délivrance qu’ils ont appris à chanter.

«Nous allons la délivrer,Vive la France, vive la France,

Nous allons la délivrer, Vive la France et ses alliés».

Comment pouvait-on participer à délivrer la France, et pas sa patrie l’Algérie ?

Comment peut-on chanter ce refrain et ne pas vouloir délivrer son propre pays ?

Et un beau jour, ils ont décidé qu’après avoir participé à libérer le monde, ils ne pouvaient pas en exclure leur pays. Alors ils ont fait serment qu’ils libéreraient à leur tour le pays et le peuple algérien.

Front de libération nationale,

«Se dégageant ainsi de toutes les compromissions possibles et offrant la possibilité à tous les patriotes algériens de toutes les couches sociales de tous les partis et mouvements purement algériens : de s’intégrer dans la Lutte de libération sans aucune autre considération». C’est par ces mots, simples et rassembleurs, que les architectes de la Révolution algérienne ont lancé un pressant appel à la mobilisation de toutes les forces patriotiques.

Ces fellaghas-indigènes avaient osé.

L’esclave avait osé défier le maître. Halte-là ! semblaient-ils dire, on n’en peut plus; au-delà, ce n’est plus possible.

Et ils répondirent à la question par des actes.

On ne peut plus attendre, au-delà, ce n’est plus supportable. Puis ce fut une troisième guerre. Celle de la Toussaint rouge, la fêtes des morts; la fête des morts pour tous les vivants «bourreau et victimes».

Ainsi, et par voie de conséquence, comme les Indiens déterrant la hache de guerre. Patrimoine commun, les «indien-gènes», les Algériens ont ressorti du musée de l’histoire les sigles «FLN/ALN» en même temps qu’ils ont ressorti leurs armes de leurs caches, fourreaux, étuis et placards, pour les nettoyer et les graisser, comme ils avaient appris à le faire. Et même s’ils provenaient d’une autre époque, révolue et dépassée, ces armes allaient encore servir à faire éclater les chaînes et les entraves de ces laissés pour compte, de ces sans droit, de ces oubliés de l’histoire.

En ces années-là, beaucoup d’Algériens avaient fait l’armée française et y avaient obtenu instruction et formation militaire qui leur ont permis d’arracher des grades, mérités sur les champs de bataille et terrains d’opération, où les médailles décoraient les poitrines des valeureux soldats tabors algériens, tunisiens et marocains, surnommés déjà «les ogres des champs de bataille». Ceux-ci avaient déjà risqué leur vie et tué d’autres êtres pour la survie de la France et des français.

Vie de la France et des Français !

Pourquoi n’en serait-il pas de même pour leur pays et leur peuple ?

Ce qui s’est produit alors, c’est la rencontre d’un certain nombre de positions morale, individuelles, formées par des cultures différentes, des histoires spécifiques, positions qui toutes se trouvaient être à la fois enclines à s’approcher si près de l’épreuve décisive qu’on put enfin croire que le moment était propice au déclenchement de la Lutte armée de libération, et c’est en cela que les termes de l’appel du 1er novembre 1954 se sont trouvés plus purs, et par-delà la simplicité de la formulation, les initiateurs : «se dégageant de toutes les compromissions possibles, offrent la possibilités à tous les patriotes algériens de toutes les couches sociales de tous les partis et mouvements purement algériens de s’intégrer dans la Lutte de libération sans aucune autre considération».

On ne peut réellement s’étonner qu’une pensée de cette envergure, confrontée à une puissance mondiale qui fait autorité en matière de déploiement des forces de répression, spécialisée dans le déploiement des forces d’étouffements et d’écrasement des peuples opprimés, n’allait pas déboucher sur une histoire constellée de sang. D’autant plus que les fondateurs du FLN/ALN étaient tous, sans exception, habités individuellement, d’une fermeté morale profondément enracinée et d’un grand sens de responsabilité vis-à-vis de leur peuple qu’ils entendaient élever au plus haut niveau qui se puisse d’être atteint. Plus précisément et à quelque imaginaire qu’il se soit tissé, le Front de libération nationale «FLN/ALN» va être de façon permanente et dépourvue de toute complaisance, un mouvement pour une morale politique capable d’assurer la légitimité de l’action, et d’être le médium qui permis de stabiliser et de gérer la rencontre de tous ces «surhommes» qui, au nombre de «22», décidèrent du déclenchement de la Lutte armée pour libérer leur pays, l’Algérie, dans une sorte de maoïsme radical réinterprété, revisité, bien sûr. Dans ce médium que fut le maoïsme radical à l’algérienne, dans cette entreprise, ces hommes avaient leur personnalité morale antérieure et cependant ils purent sans scrupules jouer un rôle ensemble; malgré ce qui, préexistant à cette rencontre continuaient d’agir, pour chacun d’entre eux, en son for intérieur, à travers des mots ou des pensées d’emprunt, d’occasion en tout cas. Ce qui n’exclut pas que ce qu’il y a, par la force des choses, de commun dans cet engagement, c’est certainement des traditions plus anciennes, plus individuellement agissantes, certainement plus importantes.

A l’intérieur de cet ensemble qu’était la «structure du FLN/ALN», une chose au moins était claire, c’est «la nature du commandement».

Il n’existait aucune procédure ordinaire ou extraordinaire, définie par avance pour le renouvellement des membres du comité exécutif, son mode de désignation amphibie, son absence de statut, ne permettait pas de le mettre en difficulté ou de le renverser.

 

Seule référence de cette structure FLN/ALN :

A) Le cheminement des hommes tout le long du Mouvement national algérien

B) La référence aux deux proclamations du 1er Novembre, «FLN et l’ALN».

L’interprétation de ces documents était le fait, précisément, des dirigeants eux-mêmes.

Naturellement, si une crise grave se produisait et se répercutait au sein du comité exécutif (le groupe des six issu des 22), les dirigeants étaient intellectuellement sommés d’en tenir compte. Pour autant, ils n’étaient tenus de le faire par aucune loi écrite ni par aucun dispositif organisationnel, prévu et défini par avance. Il n’existait aucun moyen autre que de décapiter cette direction pour mettre un terme à l’action du FLN/ALN.

Il n’existait aucun moyen de mettre fin à l’insurrection du 1er Novembre 54 autre que l’élimination physique de ceux qui la dirigent. Et encore, il aurait fallu que les forces coloniales puissent organiser cette élimination dès l’aube de l’insurrection.

Ils le firent, le 22 octobre 1956, en détournant l’avion qui transportait les dirigeants algériens de la délégation extérieure du FLN, mais trop tard, le moteur de la révolution était autodirigé par lui-même. Et c’est à juste raison qu’il a été dit par l’un de ces hommes du 1er novembre, Larbi Ben M’hidi : «Jetez la révolution dans la rue et le peuple s’en saisira et la portera à bout de bras». En effet, la révolution était sur orbite, faisant régulièrement sa rotation ; elle grincera certes, mais sans jamais s’arrêter et ce, malgré l’arrestation de six de ses éminents dirigeants, et le «FLN/ALN», ne fut pas décapité, loin s’en faut.

Les forces d’occupation coloniale, tous corps confondus, pensaient que l’ensemble des convictions, de théorisation et de ressorts moraux, étaient avant tout le fait des dirigeants, signifiant par-là le mépris des militants et ignorant que l’idéologie du FLN/ALN avait été mise en place et organisée en «un tout cohérent» par ceux dont c’était la fonction de le faire. Et ils le firent convenablement. Car ils étaient les représentants d’une base irréductible qu’une grande éducation politique, assignable dès le jeune âge, encourageait à la tendance radicale, du «djihad des moudjahidine» du choix sans équivoque d’entre la tendance à être «un moudjahed» combattant de la libération, ou être «un harki» soldat du colonialisme, car ce choix s’imposait au fur et à mesure de l’évolution du combat qui laissait comprendre que le rayonnement de la révolutionner allait du centre vers la périphérie et non l’inverse, à l’image du phénomène de la pierre jetée à l’eau qui provoque des cercles s’élargissant à partir d’elle.

Cette prise de conscience suppose un choix, mais surtout qu’un «choix est possible» et que celui du meilleur vaut d’être fait. Il suppose de croire l’univers imprévisible, et l’exercice de la responsabilité toujours fondé. Et à Shakespeare d’écrire : «tout captif porte dans sa main le pouvoir d’anéantir sa servitude.»

L’esclave n’est rien d’autre qu’un être privé de droit, parce que dépossédé d’abord du droit de gouverner sa propre vie ; il en vient à se révolter. La conscience vient au jour avec la révolte, et c’est ce pouvoir qui est canalisé par les déclencheurs de la lutte, et qui en feront une arme redoutable, au service du recouvrement de la souveraineté nationale.

C’est le pouvoir qui est galvanisé par l’appareil du FLN/ALN, qui allait devenir l’outil de réalisation des buts projetés. Et cette pratique politique, dès lors qu’elle a dû avoir recours à la nécessaire violence pour se concrétiser, allait être, entre les mains des militants du FLN/ALN, d’une folie meurtrière jamais égalée jusque-là, car il fallait être plus fou que l’adversaire, pour «non pas le vaincre», deuxième puissance mondiale oblige, mais seulement «le convaincre» qu’aussi «petite» qu’est «la souris» elle n’est pas et ne sera pas «l’esclave de l’éléphant», et jugez-en par vous-même.

En effet, le recours à la destruction d’objets physiques et ou au meurtre d’être humain, caractéristique de cette pratique politique, a pour «but et justification l’obtention des droits politiques nationaux», jusque-là refusés par l’autorité contre laquelle est dirigée la violence, directement ou indirectement. C’est l’absence de ces droits qui est la raison invoquée par le FLN, dans la mesure où elle ne laisse aucun autre choix à l’action politique que la violence nue.

Sans la liberté démocratique, sans état national, quel moyen plus spectaculaire et plus indispensable que l’attentat pour en rappeler la nécessité et l’urgence ?

Celui-ci, «l’attentat», puise dans la réalité à laquelle il entend mettre fin à la justification de sa nécessité provisoire.

Nécessité provisoire, car nul être humain ne peut supporter indéfiniment le recours à la mort pour donner par ailleurs la vie.

Comment ont-ils pu ? Pourquoi ? Et où ? Comment ?

Certains ont persévéré dans cette voie qui était contraire à leur nature d’être humain, aspirant à vivre dans la paix et le respect, et le désirant pour tous les autres peuples du monde, dénaturé qu’ils ont été, sans doute, par une cécité assez semblable à l’obstination hypocrite des partis politiciens qu’ils dénonçaient et qui n’ont pour principale raison d’être que leur propre survie. Cependant, l’immoralité de la mort comme pratique politique pour ceux qu’elle menace comme pour ceux qui l’administrent marque au plus profond les mentalités, rigidifie les êtres dans leur sensibilité et leur pensée. Mais il ne suffit pas de renvoyer à ceux qui ont choisi la voie des armes et cru par-là mettre en accord leurs actes et leur pensée les résultats malheureux de telles initiatives. Certes, partis du refus de l’injustice coloniale et de l’aspiration à un véritable Etat souverain et démocratique, ils en viennent à frayer la route au fascisme ou du moins à des régimes militaires. Mais ce reproche peut aussi bien être adressé à des démarches purement politiques.

Cependant en cette terre d’Algérie où le gong de la violence s’était fait entendre fortement, déjà, par la main forte et habile des militants du FLN/ALN, chez qui ce choix de mort avait éteint toute lucidité et tout sens moral (lucidité et morale au sens universel), n’en restaient pas moins fidèle à leur inspiration fondamentale, à savoir  combattre pour la libération de leur pays par tous les moyens et ce, jusqu’à «la réalisation du but, la victoire ou la mort».

Les caractéristiques d’une ambition nationale, caractérisée par une revendication démocratique, ne sont  pas incompatibles. Elles renvoient à des univers politiques différents. La plus fréquente est celle qui nourrit le terrorisme au nom d’une nationalité opprimée qui demande un territoire et un drapeau. Elle conduit logiquement à une pratique terroriste dans la mesure où la revendication de séparation nationale et d’instauration d’une nouvel «Etat» porte ses partisans à refuser l’existence d’un pacte civil avec l’Etat oppresseur. Ce pacte cache en réalité à leurs yeux une situation de guerre, analogue à celle qui existe quand des nations différentes sont en guerre déclarée, et «l’attentat devient simplement, normalement, un acte de guerre suspensif des lois civiles entre l’occupant étranger et les citoyens patriotes spoliés».

Et si l’on insiste sur l’activité terroriste et si l’on cherche à la ranger dans des catégories, il faut dire que dans les cas de cette révolution, c’est l’origine politique et non la nature de l’action, qui doit être considérée comme ayant un sens. Le plus important n’est pas, en dernière analyse le résultat mais bien l’intention initiale, à savoir non pas la mort qui était donnée, mais la raison, le but à atteindre pour récupérer son bien, et se réapproprier sa terre ancestrals et le droit d’y vivre souverainement, libre et indépendant de la tutelle étrangère.

Cette interprétation du «terrorisme algérien» qui peut être tenue pour être faiblement explicative ou pour apologétique, est ainsi récusée au profit d’une analyse de ses conditions externes d’apparition, et/ou de la dénonciation de ses conséquences. Dans les deux cas, nous semble-t-il, au risque de perdre de vue des exigences d’une analyse compréhensive, sauf à considérer que ceux-ci étaient strictement irresponsables et/ou manipulés, il faut bien tenir compte du sens que les acteurs de cette révolution algérienne ont donné eux-mêmes à leur action, et des contraintes ou des normes, fussent-elles monstrueuses, auxquelles ils se sont soumis. Décidés de prendre les armes, franchir le rubicond en s’attribuant le «pouvoir de disposer de la vie humaine», c’est certes accomplir «la transgression par excellence» ; mais n’est-ce pas là, aussi, la conséquence logique de l’engagement du militant lié au pacte du devoir qu’il a vis-à-vis de son peuple et de sa patrie ; l’obligation de les libérer tous deux au prix de sa vie et de la mort qu’il est obligé par son engagement à donner pour cela. Trois traits apparaissent significatifs dans l’univers politico-militaire du terrorisme de la révolution algérienne : la rupture avec la perception commune de l’Algérie française, la réduction de la politique coloniale de la France en Algérie à un champ de force, et la relative détermination des fins de l’action. Sur cette base, la logique du FLN/ALN dont le sens ultime est de permettre la rupture du sujet avec la fausse réalité française et de rendre possible l’émancipation de la pensée à l’égard de l’expérience des pays qui ont été occupés et qui se sont libérés à la force des bras.

La réflexion, si elle s’attache, ici, à souligner les sources de l’idéologie terroriste qui a soutenu la lutte de libération du peuple algérien ne tend nullement à l’insérer dans une généalogie stricte entre la culture  politique des combattants du FLN/ALN et leurs activités. Ce que la réflexion doit valoriser, c’est le processus de transformation qui a fait d’un ensemble d’opinions de théories politiques et de schémas philosophiques une idéologie au sens fort : une position d’ensemble, qui à partir de la crise du mouvement nationaliste, (MTLD), grâce au courage suprême de quelques-uns, les valeureux enfants du pays s’ébranlèrent pour arracher la libération d’un peuple et de son pays. C’est en cela que la crise du MTLD aura été salutaire. Sans quoi, qui sait pour combien de temps encore la nuit coloniale se serait prolongée sur l’Algérie...

C. N.

    Haut

 

Copyright 2003 Le Jour d'Algérie. Conception  M.Merkouche