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Du courage, Albert
Nallet en a revendre. Car il lui a bien fallu des tonnes de ce
courage pour dire ses quatre vérités sur une atroce guerre qu’est
celle que l’Algérie a subi la mort et l’amour dans l’âme. D’autres
tonnes, pour venir ici chez nous, parler de son livre «On n’efface
pas la vérité, Guerre d’Algérie, Grande Kabylie» à la veille du 1er
novembre et dans un contexte bilatéral qui connaît depuis quelques
temps ses moments de blues. Un livre dans lequel cet homme courage
dénonce sans complaisance aucune les cruautés du colonialisme, la
torture, les exactions sommaires, les corvées de bois,
l’indemnisation par l’Etat français des criminels de l’OAS que De
Gaulle pourtant a pourchassé comme de vulgaires terroristes. Bref,
pour cet ancien combattant du contingent français, c’est une
véritable thérapie qu’à été ce livre qu’il vient tout juste de
rééditer.
Le Jour
d’Algérie : Plus de deux mille livres sur la Guerre d’Algérie ont
été écrits par d’anciens combattants de l’armée française… trop ou
peu de livres ? Ont-ils tous dit la vérité, toute la vérité ?
Albert Nallet
: Je pense qu’il n’y a jamais trop de livres. D’abord, le nombre de
2 000 qui a été récemment donné en France, est approximatif mais
disons qu’il y en a eu beaucoup depuis une dizaine d’années quand
les choses se sont décantées à propos de la Guerre d’Algérie. Tout
d’abord en 1999, en réponse aux engagements de la gauche plurielle,
à l’unanimité, l’Assemblée nationale (le Parlement français), décide
enfin de substituer les termes «d’opérations de maintien de l’ordre»
ou «d’opérations effectuées en Afrique du Nord» par ceux de «guerre
d’Algérie». Puis en 2000, le témoignage dans Le Monde de Louisette
Ighilahriz, ancienne combattante de l’ALN, nous révèle le nom de
ceux qui l’ont torturée en 1957. A partir de là, entre autres, un
certain nombre d’appelés de l’armée française, qui l’ont jugé
nécessaire, ont rompu un silence qui a perduré durant trente ou
quarante ans. Apparaît au grand jour toutes les affres de cette
«vraie guerre» (embuscades, tortures, assassinats, destructions,
souffrances des populations, vols, viols et tant d’autres horreurs…)
Certains ont raconté leurs histoires personnelles qui ont toutes
leur importance, d’autres, moins nombreux, reflètent leur nette
opposition à la guerre faite au peuple algérien.
Ils ne sont pas
très nombreux ?
Oui, ils n’ont pas
été très nombreux puisque à l’époque les jeunes du contingent ne
pouvaient manifester leur opposition à cette guerre. Il n’y a donc
pas eu une levée en masse. Seulement, un début de contestation en
1956 avec des rappelés qui ont refusé de partir en Algérie. Dans ces
livres-là, je pense que beaucoup de choses ont été dites. Nous
sommes à la veille d’un enseignement en toute transparence de cette
période.
Votre livre est
de ceux-là ?
J’ai fais partie
de ceux qui étaient les plus engagés contre cette guerre et pour
reconnaître aux Algériens leur droit à l’indépendance. J’étais un
simple soldat appelé du contingent en Kabylie où j’ai tenu un
journal intime commencé à la suite d’une terrible embuscade que nous
avaient tendu les combattants algériens du côté de Fort National (Larbaâ
Nath Irathen) et qui s’est soldée par 5 morts et 7 camarades très
grièvement blessés. Une fois rentré au pays, j’ai peu parlé de la
guerre. J’ai gardé le silence comme beaucoup. Mais le journal est
resté. De temps à autre, j’en parlais un peu, surtout des moments
extrêmement durs que j’ai vécus.
Fallait-il un
livre pour dire tout cela ?
La moitié du livre
reprend l’intégralité des textes que j’ai écrits dans mon journal.
L’autre partie raconte mon engagement concernant la guerre
d’Algérie. En effet, au moment du déclenchement de la guerre, je
faisais partie de l’Union de la jeunesse républicaine de France
(UJRF) qui s’est opposée à cette guerre. Nous étions un certain
nombre de jeunes à manifester dès 1954 contre la guerre. J’avais dix
sept ans à l’époque et j’étais très loin de penser que j’allais y
prendre part. Quand les hostilités se sont déclenchées, je me disais
que d’ici que j’y aille, d’ici que j’ai 20 ans, la guerre serait
terminée. Vous savez, en France, on ne pensait pas qu’on était face
à une guerre qui allait durer huit ans. On nourrissait beaucoup
d’espoir car le mouvement de paix était alors très puissant. Il y
avait des forces de la Gauche, dont le Parti communiste qui
représentait 25% des voix et qui militait lui pour l’indépendance de
l’Algérie. Puis il y a eu l’arrivée au pouvoir du Parti socialiste
en janvier1956 dont toute la campagne électorale avait été basée sur
cette idée de «guerre imbécile et sans issue» et de «vocation
nationale» de l’Algérie.
Revenons au
livre, une sorte de thérapie ?
Une thérapie…oui
sûrement, sûrement ! Mais c’est aussi et surtout un livre de
construction, de lien et d’amitié avec le peuple algérien. Je me
sens comptable de ce que j’ai vécu. J’estime qu’il faut faire les
choses dans la transparence. C’est-à-dire, parler et dire toutes les
choses qui nous séparent, pour qu’il y ait enfin une véritable
réconciliation entre les deux pays. Chose que nous avons déjà fait
avec l’Allemagne. Avec les Allemands nous nous sommes bien
réconciliés.
Ça vous fait
quoi d’écrire sur un pays que vous avez connu, où vous avez
combattu, et dans lequel vous n’êtes pas revenu depuis plus de
quarante ans ?
Mon livre est
sorti en 2003 et je pense que sans journal intime, il n’aurait
jamais existé. Vous savez, la mémoire n’est pas toujours fidèle. La
sortie de «On n’efface pas la vérité», je l’ai vécue comme une
énorme satisfaction. Celle de raconter les choses que j’ai vues et
vécues sans haine et avec beaucoup de considération pour les
combattants algériens.
Pourquoi avoir
mis tout ce temps pour écrire ce livre ?
Si les pouvoirs
publics, mon entourage et en somme l’ambiance générale, m’avaient
donné la possibilité de le faire, je l’aurais sans doute écrit bien
avant. Je pense qu’il y a eu un silence entretenu de la part de
l’Etat. Pour moi, cette guerre n’avait pas lieu d’être si l’on avait
pris en compte le mouvement d’émancipation conduisant à
l’indépendance que les Algériens revendiquaient dès 1945. Il a fallu
huit années de guerre contre le peuple algérien et plus de
1 000
manifestations en France pour imposer la négociation conduisant à
l’indépendance de l’Algérie. Il y a aussi le fait que les mêmes
hommes politiques sont restés dans le pouvoir après 1962 et qu’il
leur a été très difficile de faire leur examen de conscience.
Ecrire un livre
qui condamne la guerre, qui voue une considération pour les
moudjahidines… c’était se mettre à dos les associations d’anciens
combattants très hostiles à tout rapprochement entre les deux pays
et qui de surcroît ont le bras long dans les rouages politiques en
France… n’avez-vous pas craint cette hostilité ?
Je ne sais pas si
les organisations dont vous parlez représentent la majorité de
l’opinion française bien qu’il subsiste des nostalgiques de
l’Algérie française. Personnellement, je milite dans deux
organisations d’anciens combattants : l’Association républicaine des
anciens combattants (Arac) qui existe depuis la fin de la Grande
guerre 14-18 et qui a pour devise faire la guerre à la guerre. C’est
un organisme qui rassemble les anciens combattants de toutes les
guerres. Je fais partie aussi de la Fédération nationale des anciens
combattants de l’Algérie (Fnaca) qui revendique 420 000 adhérents et
qui mène aussi un combat pour la reconnaissance des droits des
anciens combattants et pour l’écriture de l’Histoire de la Guerre
d’Algérie.
Mais ceux qui
ont condamné la guerre et reconnu le droit des Algériens à
l’indépendance, restent à ce jour minoritaires dans ces mêmes
associations ?
Il y a beaucoup
d’anciens combattants qui ont pris du recul par rapport à ce qu’ils
ont vécu. Ils reconnaissent le non sens de cette guerre.
Racontez-nous
un peu votre vécu en Algérie…
Je faisais partie
des premiers appelés du contingent qui ont fait leurs classes en
Algérie (quatre mois de classes à Fort de l’Eau – aujourd’hui Bordj
El Kiffan – à partir de mai 1957. En septembre, départ pour la
Grande Kabylie, à Fort National plus exactement puis différents
postes dans les villages de Taourirt Amokrane, Aït Frah…et de
multiples opérations dans les monts du Djurdjura. J’ai participé à
48 opérations sur les 699 jours passés en Kabylie avec une
interruption d’un séjour en permission en France.
Ma question
sera directe. Avez-vous tué lors de ces opérations ?
Non, non, non.
J’aurais dû le faire parce que j’en avais reçu l’ordre. Ainsi, lors
d’une opération, étant en bouclage dans une zone interdite, un
combattant algérien fuyant le ratissage est passé sur la piste où
l’ordre a été donné l’ordre de tirer, ce que je n’ai pas fait à son
apparition. Un officier constatant mon attitude récalcitrante me
dit : «Vous méritez le tribunal militaire».
Avez-vous
assisté de visu à des exactions sommaires, à la torture, aux corvées
de bois, aux viols aussi des militaires françaises dans les douars
de Kabylie ?
Oui. A Tala Rahma,
j’ai été témoin de la torture d’un homme et d’une femme soupçonnés
d’aider le FLN. La torture se faisait à l’eau, à la gégène…
Qu’elle a été
votre réaction face à cela ?
J’ai été très
indigné. J’ai protesté mais c’était inefficace. Beaucoup de soldats
du contingent protestaient contre ces pratiques, même si d’autres,
eux, pratiquaient carrément la torture. Car ce n’était pas seulement
l’œuvre des parachutistes ou d’engagés, des appelés aussi, mais
ceux-là, on leur a forcé la main. Il n’y a pas que ça. Je me
rappelle d’un combattant blessé que nous avons capturé après une
bataille près de Fort National. Il implorait la vie sauve mais un
officier l’a froidement achevé. C’est un événement qui m’a
profondément marqué. Cela s’est passé en janvier 1958. Comme la
contestation n’empêchait pas la poursuite de ces actes, à partir de
ce jour-là, je me suis renfermé sur moi-même au point où j’ai fait
plus tard une dépression nerveuse. Il y avait eu aussi, la corvée de
bois. On a fait une opération près de Michelet (Aïn El Hammam
aujourd’hui) où notre armée avait capturé deux Algériens. Un
militaire les a exécutés à la mitraillette. Nous étions je crois
quatre copains seulement parmi les douze militaires composant la
section qui dénoncions ouvertement ces pratiques.
Qu’attendez-vous aujourd’hui de l’Algérie et surtout des Algériens ?
D’abord, la France
pays des droits de l’homme, des libertés et de la République doit
condamner la torture qui a été pratiquée d’une manière
institutionnelle en son nom durant cette guerre. Ensuite, – je pense
que cela se fera un jour –, il faut qu’elle condamne les méfaits de
la domination coloniale comme elle l’a d’ailleurs déjà fait à
l’égard de l’esclavage.
Quant aux
Algériens, c’est eux qui choisissent leur vie et qui prennent leurs
décisions. Je suis surpris de l’estime que nous manifestent les
Algériens que j’ai rencontrés durant ce séjour et surtout les
jeunes. Réciproquement, nous semblons être en complète fusion de
cœur.
Etes-vous prêts
à aller en Kabylie, là où vous avez combattu les moudjahidines ?
Tout à fait, oui.
C’est ça pour moi la véritable réconciliation. Quelques exemplaires
de mon livre ont été distribués en Kabylie par le biais d’un ancien
combattant qui, lui aussi, a écrit un livre et m’a demandé de lui
fournir quelques exemplaires pour les donner à la population locale
en Kabylie. C’est ainsi que j’ai reçu une lettre de quelqu’un de
Djemaâ Saharidj dans laquelle il m’a carrément encensé.
La droite de
Nicolas Sarkozy, fait pièce à toute idée de «repentance» de la
France vis-à-vis de la guerre d’Algérie… quel est votre avis
là-dessus ?
Il ne s’agit au
fait aucunement de repentance. Je pense que le mot rebute les gens
en France. Le but est à mon avis de reconnaître pour construire
autre chose. C’est tout à fait différent. Cela cache aussi ce que
cette droite a tenté de faire passer à travers la loi du 23 février
2005 qui stipulait l’enseignement des aspects positifs de la
colonisation française en Afrique du Nord, dont l’Algérie. La loi a
été retirée grâce à la protestation de toute la gauche rassemblée,
d’historiens… mais subsistent d’autres articles néfastes dont
l’indemnisation des activistes de l’OAS. On va indemniser les
activistes de cette organisation pour leur «perte d’argent» due à
leur clandestinité entre 1962 et 1968, année où ils furent
amnistiés.
Pourtant De
Gaulle lui a mené une guerre sans merci cette organisation
terroriste…
Tout à fait. C’est
une insulte à De Gaulle.
L’Etat algérien
exige des excuses officielles au gouvernement français pour tourner
la page et signer enfin le Traité d’amitié. Qu’en pensez-vous ?
Il fait ce qu’il a
à faire. Si c’est pour condamner le colonialisme, je pense que ça va
dans le bon sens.
Faut-il évacuer
cette question des mains des politiques ?
Il y a deux
volets. D’un coté, ce que les gouvernements et les institutions
devraient faire. De l’autre c’est aux historiens d’entamer le
travail qui est d’écrire l’Histoire de façon indépendante du
pouvoir.
Ça vous fait
quoi d’entendre les noms de Ighilahriz, de Maurice Audin, d’Alleg …?
Maurice Audin a
été enlevé à Alger au moment où je faisais mes classes. Henri Alleg
fut torturé quand j’étais aussi dans la capitale. Ces informations,
je les tenais de mon père qui était un militant pour la paix car ces
informations ne courraient pas les rues. Ces gens là sont pour mois
des héros, Alleg qui a mis sa vie en danger pour des idées qui n’ont
d’ailleurs jamais changé. Louisette Ighilahriz quant à elle a été
très courageuse. Elle est à l’origine du mouvement de dénonciation
de la torture. Je l’ai rencontrée à la Fête de L’Humanité en 2001.
C’est une grande dame.
A. G.
«On n’efface pas la vérité» de Pierre Nallet
La thérapie
d’une mémoire blessée
«On n’efface pas
la vérité». Evidemment. Pour Albert Nallet, l’auteur, et qui n’est
autre qu’un ancien combattant du contingent français, écrire ce
livre c’était comme s’affranchir d’un lourd fardeau qu’on peine à
garder sur le dos. Sur la conscience. Ce livre qui vient d’être
réédité et présenté dans une de rencontre entre des anciens
combattants dans un hôtel en Algérie, est un témoignage poignant
dont l’auteur a voulu à travers raconter la période relative à sa
«participation imposée à la guerre au peuple algérien colonisé et en
lutte pour la conquête d’une nation indépendante à part entière». A
travers ce bouquin aussi, Pierre Nallet veut apporter une pierre à
la construction d’une mémoire vivante trop longtemps occultée par
une «guerre sans nom…».
A.G.
Albert
Nallet, On n’efface pas la vérité, Guerre d’Algérie, Grande Kabylie,
Editions
Aléas, 2003, 309 pages
Des anciens combattants de l’armée française en Algérie
La page sanglante qu’on veut tourner
«Nous étions des
appelés, très jeunes, sans grande culture politique. On ne
connaissait rien du pays. On nous a ramenés de force en Algérie.
Cette guerre on ne l’a jamais souhaitée. On a beaucoup souffert,
nous les appelés»
Dur, très dur de
savoir ce qu’ils ressentent. De vouloir percer une carapace vieille
de plusieurs années, lorsque d’un pas preste ils descendent, l’un
derrière l’autre, en file indienne, de l’autocar prenant la
direction des ruines romaines de Tipasa pour une virée dans les
dédales de cette antique cité. Des touristes ? Oui, sûrement, mais
ce ne sont alors là pas du tout des touristes comme les autres. Un
touriste, ça ne pleure pas. Ca ne s’émeut pas facilement. Jean,
Michel, Pierre, Albert... en Algérie. Plus de quarante après. Ah !
Ca fait de l’effet. Revenir dans un pays où ils étaient tout, sauf
les bienvenus, il fallait le faire. Bile en tête, à la veille du 56e
anniversaire de la Révolution de Novembre, eh bien…ils l’ont fait,
eux. Avec une rose à la main. Tous ces Messieurs et d’autres encore
qui ont fait le même voyage, sont des anciens combattants du
contingent français. Examen de conscience ? Regrets ? Thérapie … ?
Il y a de tout ça dans leur escapade, outre maritime. Le fond, bien
sûr, une volonté de tourner une page sanglante qui les a liés à ce
passionnel pays qu’est l’Algérie. Ce voyage de quatre jours, il ont
en réussi à trouver une habile formule pour le faire. Tous sont des
militants à la Confédération générale du travail de France, le
puissant syndicat français. L’idée de revoir le pays s’est pourtant
manifestée ici à Alger l’année lors d’un congrès qui a réuni la
Fédération nationale des travailleurs à son homologue de la CGT. De
fil en aiguille, l’idée tant choyée a pris corps et à Michel
Lecompte, le représentant de la CGT de se féliciter : «Nous sommes
heureux d’une pareille initiative qui permettra, je l’espère, à
rapprocher les deux pays, notamment les anciens combattants du
contingent comme moi, de nous réconcilier avec les Algériens». Tizi
Ouzou, Béjaïa, Jijel et Sétif…tout au long de cette longue ballade à
l’intérieur du pays, c’était pour eux un moment de souvenirs et de
beaucoup d’émotions. Michel Satin 65 ans. Sa guerre d’Algérie, il
l’a faite en Grande Kabylie, au village de Djemaâ Saharidj, près
d’une vingtaine de kilomètres de Tizi Ouzou. Pas la peine de trop le
remuer pour qu’il déballe tout. Son «histoire» algérienne qui a
commencé dans les rangs des appelés du contingent, a débuté en 1960
lorsque le jeune Michel se voit à la fleur de l’âge et «sans le
vouloir» assure-t-il, débarque en Algérie avant de la quitter une
année après, à la veille de l’indépendance avec des souvenirs
douloureux, trop douloureux pour qu’il puisse en sortir sans heurts.
Il parle de la guerre avec des pincements au cœur. «Des cauchemars,
j’en faisais sans cesse. J’ai même failli faire une dépression
nerveuse», se rappelle-t-il avec minutie comme si c’était hier.
L’Algérie, dit-il, c’est un pays dans lequel tout le monde pouvait
vivre ensemble, bien sur sous l’emblème d’une Algérie indépendante.
Pourquoi avoir fait la guerre si tel est réellement son souhait :
«Nous étions des appelés, très jeunes, sans grande culture
politique. On ne connaissait rien du pays. On nous a ramenés de
force en Algérie. Cette guerre, on ne l’a jamais souhaitée. On a
beaucoup souffert, nous les appelés», assure-t-il. Il n’est pas le
seul, ce Michel, à faire ce genre de flashes-back. Pierre Pouhot, a
fait lui la sinistre villa de Hydra. Celle qui a abrité les
quartiers de la 10e division des parachutistes que dirigeait d’une
main de fer le général Massu. Installé au service de la
comptabilité, il a vu passer bien des monstres : Massu, bien sûr,
Trinquier, Bigeard, Godard, Argoud…bref, la plus cruelle horde que
l’armée française a fait débarquer en Algérie. Devant tout cette
horde de criminels, Pierre, lui, a choisi le camp de la paix. La
torture, les viols, la gégène, l’eau…tout ça, il était au courant.
«Mais que pouvais-je faire, moi le petit soldat, face à des généraux
et des colonels extrêmement puissants», se désole-t-il. Pierre se
rappelle de ce qu’a été, durant ces années algériennes, cette villa
de Hydra où la torture se pratique à tour de bras comme une machine
bien huilée. «J’ai vu des gens ligotés après avoir été torturés à
l’intérieur de la villa. C’était affreux !» Oui affreux ce que
Pierre et toute la clique ont vu et vécu durant leur passage dans la
grande salle de torture qu’était à cette époque l’Algérie. Tous,
sans exception, condamnent ce qui a été fait au nom d’une France des
droits de l’homme et des libertés. D’aucuns se disent disposés à
faire la paix avec ce pays et avec, oui, les moudjahidine algériens.
Difficile entreprise qui bute jusqu’à ce jour sur des réticences
politiques, autant des autorités algériennes que françaises, bien
que côté algérien, l’Etat ne s’est jamais, officiellement du moins,
opposé à la venue de tous ceux qui ont connu ou vécu dans le pays,
que ce soit les pieds-noirs ou les anciens combattants, pour peu,
bien sûr que la reconnaissance de l’indépendance de l’Algérie ne
fasse pas l’objet d’une quelconque révision. A Sétif, où ils ont
fait une dernière halte, une rencontre a été improvisée avec le
responsable de la Fondation du 8-Mai 1945, qui, tout en rappelant
les crimes que la France a commis dans ce pays, s’est dit prêt à
dialoguer mais seulement avec ceux qui n’ont pas de sang sur les
mains. Cette visite d’anciens combattant qui constitue une première,
pourra-t-elle servir d’une esquisse d’un long travail de
rapprochement et de réconciliation entre deux pays qui peinent, à ce
jour, à enterrer une histoire bien particulière ? Cette
réconciliation, tous la souhaitent.
A. G.
Haut
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