Témoignage

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Albert Nallet, ancien combattant de l'armée française en Algérie

«Il fallait écouter les Algériens en 1945»

 

Entretien réalisé

Par

Amine Goutali

 

«On n’efface pas  la vérité» de Pierre Nallet

La thérapie d’une mémoire blessée

Des anciens combattants de l’armée française en Algérie

La page sanglante qu’on veut tourner

 

 05/11/06

 

Du courage, Albert Nallet en a revendre. Car il lui a bien fallu des tonnes de ce courage pour dire ses quatre vérités sur une atroce guerre qu’est celle que l’Algérie a subi la mort et l’amour dans l’âme. D’autres tonnes, pour venir ici chez nous, parler de son livre «On n’efface pas la vérité, Guerre d’Algérie, Grande Kabylie» à la veille du 1er novembre et dans un contexte bilatéral qui connaît depuis quelques temps ses moments de blues. Un livre dans lequel cet homme courage dénonce sans complaisance aucune les cruautés du colonialisme, la torture, les exactions sommaires, les corvées de bois, l’indemnisation par l’Etat français des criminels de l’OAS que De Gaulle pourtant a pourchassé comme de vulgaires terroristes. Bref, pour cet ancien combattant du contingent français, c’est une véritable thérapie qu’à été ce livre qu’il vient tout juste de rééditer.

 

 

Le Jour d’Algérie : Plus de deux mille livres sur la Guerre d’Algérie ont été écrits par d’anciens combattants de l’armée française… trop ou peu de livres ? Ont-ils tous dit la vérité, toute la vérité ?

Albert Nallet : Je pense qu’il n’y a jamais trop de livres. D’abord, le nombre de 2 000 qui a été récemment donné en France, est approximatif mais disons qu’il y en a eu beaucoup depuis une dizaine d’années quand les choses se sont décantées à propos de la Guerre d’Algérie. Tout d’abord en 1999, en réponse aux engagements de la gauche plurielle, à l’unanimité, l’Assemblée nationale (le Parlement français), décide enfin de substituer les termes «d’opérations de maintien de l’ordre» ou «d’opérations effectuées en Afrique du Nord» par ceux de «guerre d’Algérie». Puis en 2000, le témoignage dans Le Monde de Louisette Ighilahriz, ancienne combattante de l’ALN, nous révèle le nom de ceux qui l’ont torturée en 1957. A partir de là, entre autres, un certain nombre d’appelés de l’armée française, qui l’ont jugé nécessaire, ont rompu un silence qui a perduré durant trente ou quarante ans. Apparaît au grand jour toutes les affres de cette «vraie guerre» (embuscades, tortures, assassinats, destructions, souffrances des populations, vols, viols et tant d’autres horreurs…) Certains ont raconté leurs histoires personnelles qui ont toutes leur importance, d’autres, moins nombreux, reflètent leur nette opposition à la guerre faite au peuple algérien.

 

Ils ne sont pas très nombreux ?

Oui, ils n’ont pas été très nombreux puisque à l’époque les jeunes du contingent ne pouvaient manifester leur opposition à cette guerre. Il n’y a donc pas eu une levée en masse. Seulement, un début de contestation en 1956 avec des rappelés qui ont refusé de partir en Algérie. Dans ces livres-là, je pense que beaucoup de choses ont été dites. Nous sommes à la veille d’un enseignement en toute transparence de cette période.

 

Votre livre est de ceux-là ?

J’ai fais partie de ceux qui étaient les plus engagés contre cette guerre et pour reconnaître aux Algériens leur droit à l’indépendance. J’étais un simple soldat appelé du contingent en Kabylie où j’ai tenu un journal intime commencé à la suite d’une terrible embuscade que nous avaient tendu les combattants algériens du côté de Fort National (Larbaâ Nath Irathen) et qui s’est soldée par 5 morts et 7 camarades très grièvement blessés. Une fois rentré au pays, j’ai peu parlé de la guerre. J’ai gardé le silence comme beaucoup. Mais le journal est resté. De temps à  autre, j’en parlais un peu, surtout des moments extrêmement durs que j’ai vécus.

 

Fallait-il un livre pour dire tout cela ?

La moitié du livre reprend l’intégralité des textes que j’ai écrits dans mon journal. L’autre partie raconte mon engagement concernant la guerre d’Algérie. En effet, au moment du déclenchement de la guerre, je faisais partie de l’Union de la jeunesse républicaine de France (UJRF) qui s’est opposée à cette guerre. Nous étions un certain nombre de jeunes à manifester dès 1954 contre la guerre. J’avais dix sept ans à l’époque et j’étais très loin de penser que j’allais y prendre part. Quand les hostilités se sont déclenchées, je me disais que d’ici que j’y aille, d’ici que j’ai 20 ans, la guerre serait terminée. Vous savez, en France, on ne pensait pas qu’on était face à une guerre qui allait durer huit ans. On nourrissait beaucoup d’espoir car le mouvement de paix était alors très puissant. Il y avait des forces de la Gauche, dont le Parti communiste qui représentait 25% des voix et qui militait lui pour l’indépendance de l’Algérie. Puis il y a eu l’arrivée au pouvoir du Parti socialiste en janvier1956 dont toute la campagne électorale avait été basée sur cette idée de «guerre imbécile et sans issue» et de «vocation nationale» de l’Algérie.

 

Revenons au livre, une sorte de thérapie ?

Une thérapie…oui sûrement, sûrement ! Mais c’est aussi et surtout un livre de construction, de lien et d’amitié avec le peuple algérien. Je me sens comptable de ce que j’ai vécu. J’estime qu’il faut faire les choses dans la transparence. C’est-à-dire, parler et dire toutes les choses qui nous séparent, pour qu’il y ait enfin une véritable réconciliation entre les deux pays. Chose que nous avons déjà fait avec l’Allemagne. Avec les Allemands nous nous sommes bien réconciliés.

 

Ça vous fait quoi d’écrire sur un pays que vous avez connu, où vous avez combattu, et dans lequel vous n’êtes pas revenu depuis plus de quarante ans ?

Mon livre est sorti en 2003 et je pense que sans journal intime, il n’aurait jamais existé. Vous savez, la mémoire n’est pas toujours fidèle. La sortie de «On n’efface pas la vérité», je l’ai vécue comme une énorme satisfaction. Celle de raconter les choses que j’ai vues et vécues sans haine et avec beaucoup de considération pour les combattants algériens.

 

Pourquoi avoir mis tout ce temps pour écrire ce livre ?

Si les pouvoirs publics, mon entourage et en somme l’ambiance générale, m’avaient donné la possibilité de le faire, je l’aurais sans doute écrit bien avant. Je pense qu’il y a eu un silence entretenu de la part de l’Etat. Pour moi, cette guerre n’avait pas lieu d’être si l’on avait pris en compte le mouvement d’émancipation conduisant à l’indépendance que les Algériens revendiquaient dès 1945. Il a fallu huit années de guerre contre le peuple algérien et plus de

1 000 manifestations en France pour imposer la négociation conduisant à l’indépendance de l’Algérie. Il y a aussi le fait que les mêmes hommes politiques sont restés dans le pouvoir après 1962 et qu’il leur a été très difficile de faire leur examen de conscience.

 

Ecrire un livre qui condamne la guerre, qui voue une considération pour les moudjahidines… c’était se mettre à dos les associations d’anciens combattants très hostiles à tout rapprochement entre les deux pays et qui de surcroît ont le bras long dans les rouages politiques en France… n’avez-vous pas craint cette hostilité ?

Je ne sais pas si les organisations dont vous parlez représentent la majorité de l’opinion française bien qu’il subsiste des nostalgiques de l’Algérie française. Personnellement, je milite dans deux organisations d’anciens combattants : l’Association républicaine des anciens combattants (Arac) qui existe depuis la fin de la Grande guerre 14-18 et qui a pour devise faire la guerre à la guerre. C’est un organisme qui rassemble les anciens combattants de toutes les guerres. Je fais partie aussi de la Fédération nationale des anciens combattants de l’Algérie (Fnaca) qui revendique 420 000 adhérents et qui mène aussi un combat pour la reconnaissance des droits des anciens combattants et pour l’écriture de l’Histoire de la Guerre d’Algérie.

 

Mais ceux qui ont condamné la guerre et reconnu le droit des Algériens à l’indépendance, restent à ce jour minoritaires dans ces mêmes associations ?

Il y a beaucoup d’anciens combattants qui ont pris du recul par rapport à ce qu’ils ont vécu. Ils reconnaissent le non sens de cette guerre.

 

Racontez-nous un peu votre vécu en Algérie…

Je faisais partie des premiers appelés du contingent qui ont fait leurs classes en Algérie (quatre mois de classes à Fort de l’Eau – aujourd’hui Bordj El Kiffan – à partir de mai 1957. En septembre, départ pour la Grande Kabylie, à Fort National plus exactement puis différents postes dans les villages de Taourirt Amokrane, Aït Frah…et de multiples opérations dans les monts du Djurdjura. J’ai participé à 48 opérations sur les 699 jours passés en Kabylie avec une interruption d’un séjour en permission en France.

 

Ma question sera directe. Avez-vous tué lors de ces opérations ?

Non, non, non. J’aurais dû le faire parce que j’en avais reçu l’ordre. Ainsi, lors d’une opération, étant en bouclage dans une zone interdite, un combattant algérien fuyant le ratissage est passé sur la piste où l’ordre a été donné l’ordre de tirer, ce que je n’ai pas fait à son apparition. Un officier constatant mon attitude récalcitrante me dit : «Vous méritez le tribunal militaire».

 

Avez-vous assisté de visu à des exactions sommaires, à la torture, aux corvées de bois, aux viols aussi des militaires françaises dans les douars de Kabylie ?

Oui. A Tala Rahma, j’ai été témoin de la torture d’un homme et d’une femme soupçonnés d’aider le FLN. La torture se faisait à l’eau, à la gégène…

 

Qu’elle a été votre réaction face à cela ?

J’ai été très indigné. J’ai protesté mais c’était inefficace. Beaucoup de soldats du contingent protestaient contre ces pratiques, même si d’autres, eux, pratiquaient carrément la torture. Car ce n’était pas seulement l’œuvre des parachutistes ou d’engagés, des appelés aussi, mais ceux-là, on leur a forcé la main. Il n’y a pas que ça. Je me rappelle d’un combattant blessé que nous avons capturé après une bataille près de Fort National. Il implorait la vie sauve mais un officier l’a froidement achevé. C’est un événement qui m’a profondément marqué. Cela s’est passé en janvier 1958. Comme la contestation n’empêchait pas la poursuite de ces actes, à partir de ce jour-là, je me suis renfermé sur moi-même au point où j’ai fait plus tard une dépression nerveuse. Il y avait eu aussi, la corvée de bois. On a fait une opération près de Michelet (Aïn El Hammam aujourd’hui) où notre armée avait capturé deux Algériens. Un militaire les a exécutés à la mitraillette. Nous étions je crois quatre copains seulement parmi les douze militaires composant la section qui dénoncions ouvertement ces pratiques.

 

Qu’attendez-vous aujourd’hui de l’Algérie et surtout des Algériens ?

D’abord, la France pays des droits de l’homme, des libertés et de la République doit condamner la torture qui a été pratiquée d’une manière institutionnelle en son nom durant cette guerre. Ensuite, – je pense que cela se fera un jour –, il faut qu’elle condamne les méfaits de la domination coloniale comme elle l’a d’ailleurs déjà fait à l’égard de l’esclavage.

Quant aux Algériens, c’est eux qui choisissent leur vie et qui prennent leurs décisions. Je suis surpris de l’estime que nous manifestent les Algériens que j’ai rencontrés durant ce séjour et surtout les jeunes. Réciproquement, nous semblons être en complète fusion de cœur.

 

Etes-vous prêts à aller en Kabylie, là où vous avez combattu les moudjahidines ?

Tout à fait, oui. C’est ça pour moi la véritable réconciliation. Quelques exemplaires de mon livre ont été distribués en Kabylie par le biais d’un ancien combattant qui, lui aussi, a écrit un livre et m’a demandé de lui fournir quelques exemplaires pour les donner à la population locale en Kabylie. C’est ainsi que j’ai reçu une lettre de quelqu’un de Djemaâ Saharidj dans laquelle il m’a carrément encensé.

 

La droite de Nicolas Sarkozy, fait pièce à toute idée de «repentance» de la France vis-à-vis de la guerre d’Algérie… quel est votre avis là-dessus ?

Il ne s’agit au fait aucunement de repentance. Je pense que le mot rebute les gens en France. Le but est à mon avis de reconnaître pour construire autre chose. C’est tout à fait différent. Cela cache aussi ce que cette droite a tenté de faire passer à travers la loi du 23 février 2005 qui stipulait l’enseignement des aspects positifs de la colonisation française en Afrique du Nord, dont l’Algérie. La loi a été retirée grâce à la protestation de toute la gauche rassemblée, d’historiens… mais subsistent d’autres articles néfastes dont l’indemnisation des activistes de l’OAS. On va indemniser les activistes de cette organisation pour leur «perte d’argent» due à leur clandestinité entre 1962 et 1968, année où ils furent amnistiés.

 

Pourtant De Gaulle lui a mené une guerre sans merci cette organisation terroriste…

Tout à fait. C’est une insulte à De Gaulle.

 

L’Etat algérien exige des excuses officielles au gouvernement français pour tourner la page et signer enfin le Traité d’amitié. Qu’en pensez-vous ?

Il fait ce qu’il a à faire. Si c’est pour condamner le colonialisme, je pense que ça va dans le bon sens.

 

Faut-il évacuer cette question des mains des politiques ?

Il y a deux volets. D’un coté, ce que les gouvernements et les institutions devraient faire. De l’autre c’est aux historiens d’entamer le travail qui est d’écrire l’Histoire de façon indépendante du pouvoir.

 

Ça vous fait quoi d’entendre les noms de Ighilahriz, de Maurice Audin, d’Alleg …?

Maurice Audin a été enlevé à Alger au moment où je faisais mes classes. Henri Alleg fut torturé quand j’étais aussi dans la capitale. Ces informations, je les tenais de mon père qui était un militant pour la paix car ces informations ne courraient pas les rues. Ces gens là sont pour mois des héros, Alleg qui a mis sa vie en danger pour des idées qui n’ont d’ailleurs jamais changé. Louisette Ighilahriz quant à elle a été très courageuse. Elle est à l’origine du mouvement de dénonciation de la torture. Je l’ai rencontrée à la Fête de L’Humanité en 2001. C’est une grande dame.

A. G.

 

«On n’efface pas  la vérité» de Pierre Nallet

La thérapie d’une mémoire blessée

«On n’efface pas la vérité». Evidemment. Pour Albert Nallet, l’auteur, et qui n’est autre qu’un ancien combattant du contingent français, écrire ce livre c’était comme s’affranchir d’un lourd fardeau qu’on peine à garder sur le dos. Sur la conscience. Ce livre qui vient d’être réédité et présenté dans une de rencontre entre des anciens combattants dans un hôtel en Algérie, est un témoignage poignant dont l’auteur a voulu à travers raconter la période relative à sa «participation imposée à la guerre au peuple algérien colonisé et en lutte pour la conquête d’une nation indépendante à part entière». A travers ce bouquin aussi, Pierre Nallet veut apporter une pierre à la construction d’une mémoire vivante trop longtemps occultée par une «guerre sans nom…».       

A.G.

Albert Nallet, On n’efface pas la vérité, Guerre d’Algérie, Grande Kabylie,

Editions Aléas, 2003, 309 pages

 

Des anciens combattants de l’armée française en Algérie

La page sanglante qu’on veut tourner

«Nous étions des appelés, très jeunes, sans grande culture politique. On ne connaissait rien du pays. On nous a ramenés de force en Algérie. Cette guerre on ne l’a jamais souhaitée. On a beaucoup souffert, nous les appelés»

Dur, très dur de savoir ce qu’ils ressentent. De vouloir percer une carapace vieille de plusieurs années, lorsque d’un pas preste ils descendent, l’un derrière l’autre, en file indienne, de l’autocar prenant la direction des ruines romaines de Tipasa pour une virée dans les dédales de cette antique cité. Des touristes ? Oui, sûrement, mais ce ne sont alors là pas du tout des touristes comme les autres. Un touriste, ça ne pleure pas. Ca ne s’émeut pas facilement. Jean, Michel, Pierre, Albert... en Algérie. Plus de quarante après. Ah ! Ca fait de l’effet. Revenir dans un pays où ils étaient tout, sauf les bienvenus, il fallait le faire. Bile en tête, à la veille du 56e anniversaire de la Révolution de Novembre, eh bien…ils l’ont fait, eux. Avec une rose à la main. Tous ces Messieurs et d’autres encore qui ont fait le même voyage, sont des anciens combattants du contingent français. Examen de conscience ? Regrets ? Thérapie … ? Il y a de tout ça dans leur escapade, outre maritime. Le fond, bien sûr, une volonté de tourner une page sanglante qui les a liés à ce passionnel pays qu’est l’Algérie. Ce voyage de quatre jours, il ont en réussi à trouver une habile formule pour le faire. Tous sont des militants à la Confédération générale du travail de France, le puissant syndicat français. L’idée de revoir le pays s’est pourtant manifestée ici à Alger l’année lors d’un congrès qui a réuni la Fédération nationale des travailleurs à son homologue de la CGT. De fil en aiguille, l’idée tant choyée a pris corps et à Michel Lecompte, le représentant de la CGT de se féliciter : «Nous sommes heureux d’une pareille initiative qui permettra, je l’espère, à rapprocher les deux pays, notamment les anciens combattants du contingent comme moi, de nous réconcilier avec les Algériens». Tizi Ouzou, Béjaïa, Jijel et Sétif…tout au long de cette longue ballade à l’intérieur du pays, c’était pour eux un moment de souvenirs et de beaucoup d’émotions. Michel Satin 65 ans. Sa guerre d’Algérie, il l’a faite en Grande Kabylie, au village de Djemaâ Saharidj, près d’une vingtaine de kilomètres de Tizi Ouzou. Pas la peine de trop le remuer pour qu’il déballe tout. Son «histoire» algérienne qui a commencé dans les rangs des appelés du contingent, a débuté en 1960 lorsque le jeune Michel se voit à la fleur de l’âge et «sans le vouloir» assure-t-il, débarque en Algérie avant de la quitter une année après, à la veille de l’indépendance avec des souvenirs douloureux, trop douloureux pour qu’il puisse en sortir sans heurts. Il parle de la guerre avec des pincements au cœur. «Des cauchemars, j’en faisais sans cesse. J’ai même failli faire une dépression nerveuse», se rappelle-t-il avec minutie comme si c’était hier. L’Algérie, dit-il, c’est un pays dans lequel tout le monde pouvait vivre ensemble, bien sur sous l’emblème d’une Algérie indépendante. Pourquoi avoir fait la guerre si tel est réellement son souhait : «Nous étions des appelés, très jeunes, sans grande culture politique. On ne connaissait rien du pays. On nous a ramenés de force en Algérie. Cette guerre, on ne l’a jamais souhaitée. On a beaucoup souffert, nous les appelés», assure-t-il. Il n’est pas le seul, ce Michel, à faire ce genre de flashes-back. Pierre Pouhot, a fait lui la sinistre villa de Hydra. Celle qui a abrité les quartiers de la 10e division des parachutistes que dirigeait d’une main de fer le général Massu. Installé au service de la comptabilité, il a vu passer bien des monstres : Massu, bien sûr, Trinquier, Bigeard, Godard, Argoud…bref, la plus cruelle horde que l’armée française a fait débarquer en Algérie. Devant tout cette horde de criminels, Pierre, lui, a choisi le camp de la paix. La torture, les viols, la gégène, l’eau…tout ça, il était au courant. «Mais que pouvais-je faire, moi le petit soldat, face à des généraux et des colonels extrêmement puissants», se désole-t-il. Pierre se rappelle de ce qu’a été, durant ces années algériennes, cette villa de Hydra où la torture se pratique à tour de bras comme une machine bien huilée. «J’ai vu des gens ligotés après avoir été torturés à l’intérieur de la villa. C’était affreux !» Oui affreux ce que Pierre et toute la clique ont vu et vécu durant leur passage dans la grande salle de torture qu’était à cette époque l’Algérie. Tous, sans exception, condamnent ce qui a été fait au nom d’une France des droits de l’homme et des libertés. D’aucuns se disent disposés à faire la paix avec ce pays et avec, oui, les moudjahidine algériens. Difficile entreprise qui bute jusqu’à ce jour sur des réticences politiques, autant des autorités algériennes que françaises, bien que côté algérien, l’Etat ne s’est jamais, officiellement du moins, opposé à la venue de tous ceux qui ont connu ou vécu dans le pays, que ce soit les pieds-noirs ou les anciens combattants, pour peu, bien sûr que la reconnaissance de l’indépendance de l’Algérie ne fasse pas l’objet d’une quelconque révision. A Sétif, où ils ont fait une dernière halte, une rencontre a été improvisée avec le responsable de la Fondation du 8-Mai 1945, qui, tout en rappelant les crimes que la France a commis dans ce pays, s’est dit prêt à dialoguer mais seulement avec ceux qui n’ont pas de sang sur les mains. Cette visite d’anciens combattant qui constitue une première, pourra-t-elle servir d’une esquisse d’un long travail de rapprochement et de réconciliation entre deux pays qui peinent, à ce jour, à enterrer une histoire bien particulière ? Cette réconciliation, tous la souhaitent.   

A. G.

 

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