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mardi 18 juin 2024

La règle et l’exception

S’il est bien vrai que l’économie réelle, mal en point dans son ensemble pour cause de pandémie, n’a pas de lien avec les marchés financiers, comme on ne s’arrête pas de le répéter ces derniers temps, s’il est vrai donc que les deux sphères sont depuis toujours parfaitement bien séparées, alors il faudrait que cela se vérifie dans la hausse comme dans la baisse. Dans les booms comme dans les récessions. Sans doute cette déconnexion semble-t-elle particulièrement bien marquée aujourd’hui que les indices boursiers brisent leurs records de hausse et que les fondamentaux réels sont en pleine déconfiture. A ceux qui s’en étonnent, tout en y voyant un signe annonciateur d’une chute brutale prochaine aux conséquences incalculables, les faiseurs d’opinion parmi les économistes, Américains le plus souvent, ne manquent pas de répondre que leurs inquiétudes sont injustifiées, que les deux sphères sont déconnectées non pas occasionnellement mais tout le temps, c’est-à-dire par nature. A les en croire, ce qui a besoin d’explication, ce n’est pas que chacune y va de son propre pas, à son rythme, selon des modalités la concernant exclusivement, puisque telle est la règle, mais qu’elles avancent ou reculent de conserve, comme il arrive de loin en loin. Mais cela, ils se gardent bien de l’affirmer sans ambages. Car cela reviendrait à soutenir que l’économie et la finance n’ont absolument rien à voir ensemble. Une thèse bien entendu indéfendable.

La preuve qu’elle ne tient pas la route, c’est qu’elle ne se vérifie jamais dans le cas de la baisse brusque et brutale, comme ce fut le cas avec l’éclatement de la bulle immobilière américaine en 2008. Il ne s’est trouvé à ce moment aucun économiste assez téméraire pour écrire dans quelque grand journal : «Répétez après moi : la Bourse n’est pas l’économie». Ainsi que ce fut le cas dernièrement, et non pas dans un seul média, mais dans tous ou quasiment. En 2008, une débâcle dans la sphère financière aurait emporté dans sa chute toute l’économie mondiale, à l’image de ce qui s’était passé dans les années 1930, n’était l’intervention immédiate des grandes banques centrales, sous la forme d’injections massives de liquidité dans les rouages du système financier. Personne n’avait non plus affirmé que les Bourses et les économies réelles étaient indissociables. Et pour cause, leur lien n’était nullement en cause. Il allait de soi, il ne serait venu à l’idée de personne de soutenir le contraire. En fait, contesté il ne l’a jamais été auparavant, aussi loin qu’on puisse remonter dans le passé. Tout en reprenant à son compte l’absence de lien entre les deux sphères, Paul Krugman, le chroniqueur économique du «New York Times», a cependant intitulé son article consacré à ce qu’on pourrait appeler dans le style américain La Grande Déconnexion : «Les actions montent en flèche, la misère aussi». N’est-ce pas là précisément faire ressortir le lien dont on s’est proposé de nier l’existence ? Dans un monde pour ainsi dire normalement constitué, c’est même cela la règle : que les riches s’enrichissent et que les pauvres s’appauvrissent, les deux mouvements contraires allant de pair. Krugman semble ne le découvrir que maintenant que la pandémie éclaire les inégalités accumulées d’une lumière à ce point crue qu’elle est insoutenable. Le système financier mondial aura réussi le coup de force d’ajouter à la richesse des plus riches au beau milieu d’une récession profonde de portée mondiale.

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