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dimanche 23 juin 2024

Les Européens savent-ils qu’ils sont déjà en guerre ?

Dans un accès de sincérité, à moins que ce ne soit à un moment d’absence, la ministre allemande des Affaires étrangères, Annalena Baerbock, a demandé avant-hier aux Européens de ne pas se tromper d’ennemi, attirant leur attention sur le fait que ce n’est pas les uns avec les autres qu’ils sont en guerre, mais contre la seule Russie. Cet impair diplomatique, qui bien sûr n’est pas passé inaperçu, montre que la pression exercée contre son gouvernement, de la part de la Pologne notamment, toujours prête à dénoncer la moindre faiblesse vis-à-vis de la Russie, à tout le moins n’a pas été facile à vivre. On ne peut pourtant complètement exclure que le propos, loin de lui avoir échappé, ait été au contraire voulu, prémédité, qu’elle y a recouru dans le but précisément de faire cesser les critiques périodiquement renouvelées portant sur la tiédeur, l’ambiguïté allemande vis-à-vis de la Russie, à laquelle trop d’intérêt la lieraient en temps ordinaire. Quant à la question de fond, à savoir si l’Allemagne en particulier, et l’Europe en général, sont ou non déjà en guerre avec la Russie, c’est là un point qui ne dépend pas de ceux qui arment l’Ukraine, mais du pays même dont les soldats sont menacés par les armes livrées à cette dernière.

Le Premier ministre hongrois Viktor Orban, interrogé à cet égard, a apporté une réponse frappée au coin du bon sens. Les Européens n’ont rien à dire à ce propos, leurs actes n’arrêtant pas de parler pour eux, a-t-il fait remarquer, peut-être après avoir pris connaissance de la déclaration de la ministre allemande. C’est plutôt du côté russe qu’il faut attendre une clarification en la matière. Le jour où les Russes l’apporteront, ce ne sera pas en paroles, a-t-il suggéré, mais par un acte précis et irréversible. Et alors, les pays qui envoient des armes sauront qu’ils sont bien en guerre contre la Russie, et même qu’ils y sont de leur propre initiative, et depuis un certain temps déjà. De sorte que la bonne question n’est pas de savoir ce qu’en pensent aujourd’hui les Européens, ni même ce qu’ils en penseront demain, mais à quel moment les Russes décideront de s’attaquer à ceux qui depuis le début de la guerre ont pris fait et cause pour leur ennemi. La réalité c’est que depuis le début, la Russie est en guerre avec l’Otan dans son ensemble, à ceci près que les batailles sont confinées dans un seul pays, qui est l’Ukraine. Il est vraisemblable que tant qu’elle pense pouvoir gagner cette guerre dans la forme qu’elle revêt aujourd’hui, son intérêt est de la poursuivre telle quelle. Dans le cas de la victoire, comme du reste de la défaite, le fait que cette guerre ne déborde pas l’Ukraine, ne change rien à sa véritable portée. Si la Russie la remporte, ce sera de toute façon aux dépens de l’Otan, et si elle la perd, ce sera à son propre détriment. Dans le cas de sa victoire, c’en sera fini de l’élargissement de l’Otan à l’est. Dans le cas de sa défaite, ou bien elle se laissera démembrée, ou bien elle recourra à la dissuasion nucléaire. Or l’Otan n’existe que dans son mouvement vers la Russie. Une Otan forcée à l’arrêt est une Otan condamnée à la disparition. Il ne sera même pas nécessaire de porter la guerre dans ses frontières actuelles, pour parler comme elle le fait souvent elle-même. Un monde où l’Otan aura été vaincue sera un monde différent de celui d’aujourd’hui. Une page de l’histoire aura été tournée. Au regard d’un tel enjeu, quel intérêt y a-t-il à chercher de savoir si les Européens sont ou non conscients d’être déjà en guerre? Aucun.

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